Sisters, soeurs de sang - Brian De Palma (1973)

Brian De Palma. Étonnant le parcours de ce cinéaste de la bande des quatre (1), longtemps sous-estimé par les critiques, au mieux juste bon à être comparé à un sous Hitchcock à la sauce barbu aux dents longues. Une vision d'autant plus paradoxal que ces supposés défauts, en particulier celui de proposer un cinéma de genre extrêmement référentiel, ouvrirent la voie vingt ans plus tard à d'autres cinéastes, dont un au hasard qui remporta un succès critique et une Palme d'or en prime en 1994 pour son deuxième film Pulp Fiction (2). Force est d'admettre, ceci dit, que l'œuvre et l'influence du grand Alfred sur le cinéma de Brian De Palma n'est plus à prouver : Obsession ou sa relecture de Vertigo, sa fameuse trilogie (3) débutée en 1980 avec Dressed to Kill (Pulsions), et conclu par le mésestimé Body Double, ou encore au départ Sisters, son cinquième long métrage sorti en 1973.

Rencontrés lors d'un show télévisé faisant la part belle au voyeurisme (4), la jeune mannequin et apprentie comédienne Danielle Breton invite le soir même chez elle son compagnon d'infortune hertzienne, le prévenant Phillip Woode. Bien qu'importuné la veille, lors du dîner par l'ex mari de la jeune femme, le couple passe une excellente soirée et n'hésite pas à passer la nuit ensemble. Au matin, Woode apprenant à la fois que Danielle vit avec sa sœur jumelle et qu'il s'agit de leur anniversaire, achète un gâteau pour l'occasion, ce gentilhomme ne voulant en aucun cas semer le trouble entre les deux sœurs. De retour à l'appartement de Danielle, Woode se fait assassiner brutalement à l'arme blanche... tandis qu'une voisine, Grace Collier, assiste à l'agonie du malheureux de sa fenêtre. Cette dernière, journaliste pour un quotidien de Staten Island, décide alors de mener sa propre enquête avec l'aide d'un privé, la police ayant bouclée l'affaire faute de preuves... et de cadavre.

 

Dans ses films précédents, Brian De Palma avait déjà à loisir creusé le sillon du voyeurisme, avec faut-il le rappeler un débutant au nom de Robert De Niro, mais jamais il ne s'était essayé au thriller, ses films antérieurs lorgnant plus vers la comédie. Dès lors il semblait évident pour un cinéphile de sa génération de rendre un hommage plus appuyé ou tout du moins de d'inspirer du maître de l'effroi et du suspense, Alfred Hitchcock. Bien que De Palma n'avait pas attendu son premier thriller pour faire référence à Rear Window (Fenêtre sur cour), l'ombre de Psycho plane majestueusement sur cette histoire sanguinaire mêlant à la fois troubles psychiques et désordres familiaux. Et si De Palma s'attache les services du compositeur attitré du maître anglais, Bernard Herrmann (5), il convient tout même de refréner un tant soit peu l'aspect hitchcockien de Sisters. De Palma use plus souvent de clins d'œil que de véritables ressorts propres à la mécanique de Sir Alfred, le suspense, les faux-semblants voire même l'enquête auraient presque tendance à passer au second plan chez De Palma.

Comme souvent, De Palma s'intéresse aux détails, aux causes du mal et avant tout aux questionnements face à l'image (6). Dès lors, la seconde partie de Sisters est à ce titre un condensé de malaise et de virtuosité. Et je dois admettre avoir été personnellement et agréablement surpris par cette poisseuse partie. Naïvement, on croit avoir fait plus ou moins le tour des thrillers de De Palma, et il suffit de regarder (enfin) son premier pour constater l'ampleur des dégâts. Rares sont les cinéastes, qui plus est durant les 70's, à avoir réussi à rendre un tel cauchemar... expressionniste (en attendant David Lynch). De Palma à travers cette distorsion de la pensée réussit un véritable tour de force et pose définitivement son empreinte dans le cinéma. Une seconde partie faussement onirique située dans un hôpital psychiatrique où l'expressionnisme allemand du Cabinet du docteur Caligari, voire le Dr Mabuse croise le Freaks de Tod Browning. Un véritable choc visuel... au même titre que le twist final délicieusement déstabilisant.

 

Comme annoncé précédemment, Sisters, en plus de son atmosphère malsaine, mérite amplement un nouveau regard pour les sceptiques qui penseraient que nous avons encore à faire au produit d'un élève brillant mais aucunement génial. Désormais connu comme un maître de cette technique, on pense d'ailleurs généralement en premier à De Palma dès qu'il s'agit de Split Screen, Sisters n'est pourtant pas la première incursion de cet effet visuel par son auteur. Au contraire, l'un de ses précédents longs métrages, Dionysus in '69, aura sans doute permis à ce dernier de perfectionner son approche, la technique de l'écran divisé étant des plus judicieuses lorsque l'on réalise un film à suspense. Autre point et non des moindre, la qualité de l'interprétation avec en point d'orgue le couple Danielle et Emil Breton joué par Margot Kidder (future Lois Lane du Superman de Richard Donner) et l'inquiétant William Finley, un habitué du cinéma de De Palma, l'intemporel interprète de Winslow de Phantom of the Paradise. De même, quand bien même le malheureux se fasse poignarder, le fait que le rôle de Philip Woode soit tenu par Lisle Wilson, un acteur afro-américain, mérite tout de même d'être souligné. Certes, depuis Guess who's coming to dinner en 1967, il n'était plus inhabituel en théorie à Hollywood d'avoir à l'écran un couple "mixte", mais tout de même...

Pour finir, il serait dommage comme souvent c'est le cas chez les grands d'omettre cette capacité qu'ont ces auteurs d'user d'ironie, de jouer avec le spectateur, faire semblant d'user de grosses ficelles pour mieux le surprendre, la scène du jardinier est à ce titre parfaite.

Sisters, le premier chef d'œuvre de Brian De Palma. Rien de moins.


Sisters bande-annonce (V.O)

Sisters (soeurs de sang) | 1973 | 93 min
Réalisation : Brian De Palma
Production : Edward R. Pressman
Scénario : Brian De Palma, Louisa Rose
Avec : Margot Kidder, Jennifer Salt, Charles Durning, William Finley, Lisle Wilson, Barnard Hughes, Mary Davenport, Dolph Sweet
Musique : Bernard Herrmann
Directeur de la photographie : Gregory Sandor
Montage : Paul Hirsch
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(1) La fameuse bande des quatre qui révolutionna le cinéma US et le Nouvel Hollywood des 70's : De Palma, Scorsese, Spielberg et Lucas (Cimino étant un peu plus en marge).

(2) Pour les grincheux, je n'affirme pas tant que De Palma soit une influence notable pour Tarantino, je n'en suis pas personnellement convaincu (quand bien même dans Kill Bill Vol. 1 il existe quelques plans rappelant le réalisateur d'Obsession). Disons surtout que le procédé de s'inspirer des films de genre pour créer une œuvre cinématographique à part entière, style ô combien reconnaissable chez Tarantino, doit beaucoup à De Palma.

(3) Thrillers qui débutent chacun par une scène délicieusement décalée entre l'érotique bon marché et le film d'épouvante de série Z (pourtant contrairement à Coppola, Scorsese, ou Lucas, De Palma n'a pas débuté chez Roger Corman).

(4) J'avoue avoir découvert ce préambule avec une certaine malice. Ne voulant pas déflorer le jeu télévisé, intitulé fort justement Peeping Toms, je peux juste affirmer que dès le début, on retrouve immédiatement le style De Palma, et ainsi l'acte de naissance des introductions tordues chères aux thrillers du maître.

(5) Qui offre au passage une partition stressante à souhait (vous avez dit Psycho?). De même, de la bande des quatre citée plus haut, un autre italo-américain fera appel à ses services, Scorsese pour la bande originale de Taxi Driver, Palme d'or en 1976.

(6) Autant le voyeurisme chez De Palma peut s'aborder de manière triviale (même si on est bien d'accord que justement cette partie grivoise cache avant tout la partie immergé de l'iceberg), autant la thématique du pouvoir de l'image (ou du son... Blow Out) confère à l'œuvre de De Palma une richesse et une profondeur rare... pour un cinéaste spécialisé dans le film de genre.

4 commentaires:

  1. excellent film de Brian De Palma: l'un de ses meilleurs. Enfin, si je devais donner ma préférence, je choisirai tout de même le superbe phantom of the paradise.

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  2. "Phantom of the paradise" qui excelle par sa diversité j'ajouterai!

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  3. Comme tous les De Palma, le film fonctionne à répétition tant il est allusif et joue sur des indices perversement disséminés.

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  4. Dans un genre proche mais plus simple j'aime beaucoup Alice,sweet Alice

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