Aura (1985) : United colors of Miles Davis

Force est d'admettre, les albums du Miles des années 80 ont loin d'avoir la même fulgurance que ceux des décennies passées. Quoi de plus étonnant en un sens. Les 80's sont certes la dernière décennie qui peut se targuer d'avoir été véritablement créatrice, mais avec un rendement si proche du néant que bientôt trente après, on en a toujours pas fini de tirer sur l'ambulance eighties. L'une des positions inverses serait dès lors de chercher quelques albums qui tendraient à sortir du lot... à défaut d'être des chefs d'œuvre (1). Aura le dernier album de Miles Davis pour la Columbia enregistré en 1985 pourrait bien y correspondre.

Faut-il le rappeler, les années 80 auront été particulières pour Miles Davis : la décennie du retour inespéré et de la starification. Après environ cinq ans de black out total, où encore aujourd'hui certains n'en ont pas encore fini de fantasmer sur sa période noire, Miles revient sur le devant de la scène avec son album The Man with the Horn. Bon gré mal gré, le mythe vivant poursuit son chemin entouré d'une jeune garde allant du guitariste Mike Stern, au saxophoniste soprano Bill Evans (2) en passant par le fidèle Al Foster à la batterie, le bassiste Marcus Miller et le claviériste Robert Irving III. Les deux derniers cités auront ainsi une importance notable sur le son et les compositions de Davis, pour le pire et pour le meilleur pourrait-on judicieusement ajouter, Miller et Irving n'ayant pas la créativité et l'influence nécessaire d'un Wayne Shorter ou d'un Tony Williams pour créer une sainte émulation au sein des formations du Miles Davis des 80's. Mais Miles a toujours eu cette habitude de humer l'air du temps, au risque de passer pour un musicien de jazz un peu trop versatile, tout juste bon à jouer de la musique pour les jeunes blancs comme on pu lui rétorquer certains jazzmen lors du virage A Silent Way. Et durant les années 80, la différence va s'amplifier avec le retour à un jazz plus emprunt de classicisme, vers une forme proche du hard bop des 50's, symbolisé par les Young Lions Marsalis. Bref, ne tournons plus autour du pot, comme tant d'autres musiciens issus des décennies précédentes, on pourrait très bien schématiser la musique de Miles Davis durant les 80's comme un jazz lorgnant de plus en plus vers la pop, joliment décoré par quelques synthétiseurs dégoulinants. Et la coupe sera à juste titre pleine lors de la sortie de son album You're under Arrest (3) en 1985.

Fin 1984, Miles Davis est accueilli au Danemark pour recevoir le prestigieux prix Léonie Sonning, prix habituellement attribué au musicien classique tel qu'Igor Stravinsky ou Olivier Messiaen (4). Durant cette escale danoise, Miles enregistre un album au début de l'année 1985 au Easy Sound Studios de Copenhague sous la férule du trompettiste Palle Mikkelborg, album que ce dernier a spécialement composé pour Davis. En plus d'être entouré de nouveau par un Big Band depuis sa collaboration avec Gil Evans (5), l'album hommage Aura a la particularité d'être une suite constituée de neuf compositions qui sont censées représenter plus ou moins l'aura du ténébreux trompettiste... à travers neuf couleurs. Mais Miles Davis n'est pas venu les mains vides puisque dans sa valise deux musiciens qui lui sont proches sont de la partie : le fidèle John McLaughlin et son neveu Vince Wilburn (6). Le Big Band se voit enfin enrichi de la présence du contrebassiste danois Niels-Henning Ørsted Pedersen, connu pour ses collaborations avec Stan Getz, Chet Baker ou Archie Shepp.

A raison, il ne parait pas si maladroit d'être dubitatif voire carrément méfiant quant au résultat d'un telle entreprise. Des albums hommages qui virent au cliché ou au plat sans saveur, sans citer de nom, l'histoire en compte par centaines, quand bien même cette fois-ci il s'agit de compositions originales, et pas seulement de reprises. Et à défaut d'être une totale réussite, Aura n'en demeure pas moins l'un des meilleurs disques du Miles des 80's. Mikkelborg brode un album diversifié où de multiples influences croisent le chemin du trompettiste : la musique classique contemporaine (7), le jazz, le rock, le funk, la musique électronique voire même les musiques du monde.

Parmi les effets marquants, Aura débute par des thèmes froids, minimalistes (pour un danois, quoi de plus normal) avec un McLaughlin à la guitare méconnaissable pour celui qui garderait à l'esprit le Mahavishnu Orchestra, une guitare froide comme du metal, à croire que Howard Shore a écouté Aura avant de composer la bande originale de Crash. On n'est dès lors pas étonné de constater que parallèlement au titre donné aux compositions, les thèmes se veulent à mesure plus chaleureux, tout en gardant une assise extrêmement tendue (Red et sa suite Electric Red sont à ce titre des sommets du genre). Forcément, avec un compositeur danois qui écrit aussi pour cet album des thèmes contemplatifs, on pense irrémédiablement à ECM. Et même si on ne retrouve pas totalement le style du label munichois, le but de toute façon n'étant pas de se lancer dans une copie vulgaire, le style davisien ayant peu de points communs avec l'esthétique d'ECM, on ne peut qu'apprécier des plages telles que White ou Green. De même, Miles, tout musicien exigeant qu'il était (8), est encore capable de s'effacer et de faire preuve d'humilité. Sur Yellow ou Green par exemple, la présence du souffle de Miles est des plus discrètes voire absente... au service de la musique. Tout de même, le jazzophile retrouvera quelques anciens réflexes à travers Blue, étrange relecture d'un des thèmes du culte A Tribute to Jack Johnson (9), bande originale composée par Miles Davis en 1970 et Indigo qui par moment rappelle un autre célèbre Big Band atypique, celui de Jaco Pastorius.

Enregistré en 1985, Aura fut publié seulement en 1989 par Columbia Records. Cet incident fut d'ailleurs l'une des causes qui fit changer Miles Davis de label, pour signer chez Warner Records. Columbia refusait de publier Aura, tandis que de son propre aveu, Miles considérait cet album comme l'une de ses plus belles réussites... à juste titre, Aura étant sans doute le seul véritable album de Miles Davis des 80's n'étant pas handicapé par une production synthético-repoussante (10).


Enregistrement d'Aura avec itw de Miles Davis (en 4 parties)


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(1) Un peu comme le Zombie Birdhouse d'Iggy Pop.

(2) A ne pas confondre donc avec son homonyme qui fut le pianiste de Miles durant les 50's mais aussi et surtout l'un des plus grands pianistes de jazz du XXème siècle.

(3) Album qui comprends certes une pochette sympathiquement kitsch avec un Miles mitraillette en plastique à la main, mais aussi parmi les griefs, deux reprises pop: le Time After Time de Cindy Lauper et Human Nature de Michael Jackson (Miles qui reprends une bluette composée par Toto... plouf plouf...).

(4) Autant dire que vu l'égo de Miles Davis, il ne s'est pas fait prié... étonnant dès lors que l'autre jazzman qui eut droit à un tel honneur soit aussi un musicien à la pastèque hypertrophiée: Keith Jarrett.

(5) Big Band atypique puisqu'on y compte une harpe, une basse électrique ou une batterie électronique.

(6) Miles Davis rendant ainsi pour l'occasion aussi hommage à ce dernier pour ce disque tribute, Vince Wilburn ayant fait parti des personnes qui ont aidé et poussé Davis à sortir de sa morne et sombre "retraite".

(7) Le concept des couleurs rappelle d'ailleurs Olivier Messiaen.

(8) En gros, il lui arrivait d'être gentiment tyrannique... voire même de gifler ses musiciens...

(9) I'm Jack Johnson, heavyweight champion of the world! I'm black! They never let me forget it. I'm black all right, I'll never let them forget it.

(10) Hormis l'Intro légèrement pénalisée par des synthés maladroits (repris sur Red) et un Orange indigeste... soit un titre et demi sur 10, me glisse mon agent comptable.

3 commentaires:

  1. Quatre années pour publier "Aurora"... ! Ca doit vraiment être douloureux pour un artiste, et frustrant au possible !

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  2. note que Columbia a eu la "décence" de publier "Aura" deux avant la mort de Miles... c'est toujours ça de pris

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  3. Corruption : Le jazz ne s'achète pas... Enfin là dans ce cas, je ne sais plus.

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