Body Double - Brian De Palma (1984)

Dans le cadre de la rétrospective Brian De Palma menée par Carlotta depuis quelques années, par les ressorties successives de Pulsions, Blow Out, Obsession ou plus récemment Furie en copie restaurée, s'ouvre une nouvelle collection, intitulée coffret Ultra Collector dont le premier numéro est consacré au culte Body Double. Fraîchement accueilli à sa sortie par la critique et le public, le long métrage a gagné au fil des années ses galons de joyau DePalmien pour devenir un des films les plus adulés de ses admirateurs, mais n'allons pas trop vite... 

Acteur aux cachets aléatoires vivant à Los Angeles, Jack Scully (Craig Wasson) est victime de claustrophobie lors du tournage d'un film d'horreur dans lequel il joue un vampire. Renvoyé par le réalisateur (Dennis Franz), Jack rentre chez lui et surprend sa petite amie au lit avec un autre. A la rue, sans travail, il écume les castings de la ville quand il fait la connaissance de Sam Bouchard (Gregg Henry) lors d'un cours où le professeur de théâtre tente d'exorciser sa claustrophobie. Autour d'un verre, Jack confie à Sam ses déboires, tandis que celui-ci lui fait une proposition intéressante: garder la luxueuse demeure d'un ami durant son absence, car il a décroché un rôle dans la pièce Private Lives à Seattle. La seule contrepartie qui lui est demandée, est de s'occuper des quelques plantes vertes de la maison, et de profiter de la vue panoramique, et en particulier, des jeux érotiques de sa riche et charmante voisine Gloria Revelle (Deborah Shelton) auxquels elle se livre chaque soir. Mais le voyeurisme va se révéler une activité plus dangereuse qu'il n'y paraît quand Jack découvre qu'un mystérieux indien rode autour de la belle…
   
 
Après le succès de Scarface l'année précédente, qui l'avait vu devenir un réalisateur capable de gérer des films à gros budget, deux choix s'offraient à Brian De Palma : un projet avec de nouveau une star ou un autre au budget plus modeste. Suite aux problèmes avec son producteur concernant le coût du film, le projet Fire avec John Travolta en rock star céda rapidement sa place à Body Double. Sûr de la popularité du metteur en scène auprès du jeune public, de son statut de roi de la terreur cinématographique, et d'un budget cette fois-ci maîtrisé (contrairement à ses deux films précédents), Columbia Pictures était certain de tenir un projet lucratif, espérant à demi-mot obtenir un des films les plus rentables de l'année à l'instar de Carrie, réalisé par De Palma en 1976. Du suspense, du sexe et du meurtre sanglant, tous les atouts du point de vue de la major étaient réunis.

Surgi dans l'imaginaire de Brian De Palma lors du tournage de Pulsions, quand il fut décidé d'avoir recours à une doublure durant la fameuse scène (déjà) masturbatoire au cours de laquelle le personnage d'Angie Dickinson s'amuse en solitaire sous la douche, Body Double devait à l'origine être mis en scène par Ken Wiederhorn, sous la plume de Robert Avrech, et seulement produit par De Palma (étant occupé par Fire). Libéré de son « ardent » projet, Columbia ne signant qu'à la seule condition qu'il prenne également le rôle de réalisateur, De Palma reprit dès lors à sa manière le scénario d'Avrech, avant d'entamer le choix des acteurs. Si les rôles de Jack Scully, de Sam Bouchard et de Gloria Revelle furent faciles à attribuer, celui de Holly Body qui incarne une star du cinéma pornographique fut toutefois plus difficile. Annette Haven, véritable star du porno au début des années 80, fut ainsi pressentie. Mais De Palma se ravisa et préfèrera finalement Melanie Griffith, celle-ci ayant l'avantage de mieux jouer la comédie, d'attirer davantage la caméra par son sex-appeal, et non des moindres, d'éviter le retrait de Columbia qui appréciait modérément l'idée de faire appel à une star du X, De Palma jouer les pyromanes en déclarant dans la presse que "Body Double serait une bonne montagne russe X qui allait décoiffer tout le monde". Reléguée au titre de conseillère, Annette Haven eut néanmoins une influence notable sur le métrage, involontairement ou non, De Palma s'inspirant de sa vie et de sa carrière pour brosser au mieux le personnage de Holly.
                       
      
Non sans raison, le sujet du film pouvait faire craindre une énième variation autour des thèmes de prédilection de son réalisateur et de sa source hitchcockienne, ou pire, une redondance proche de l'auto-plagiat (comme pour Fury). Or, au contraire, compte tenu des conditions dans lesquelles le projet revint à son auteur, De Palma se réapproprie totalement Body Double pour en faire sans doute son film le plus ludique et l'un de ses plus personnels, une œuvre charnière, entre parodie et entreprise de démystification. Du canevas originel thriller érotique, De Palma offre une leçon de cinéma en déboulonnant un à un cet art de l'artifice. Jamais son voyeurisme n'a été aussi corrosif, métaphore du cinéma, voire de manière plus générale de la société du spectacle (rappel l'introduction de Sisters et son émission de télévision), Body Double lui permet à la fois de prolonger à la fois son hommage aux cinémas, de genre: du cinéma érotique dans Pulsions au cinéma d'horreur dans Blow Out (1), et à tirer un trait, voire tuer le père hitchcockien, dont il s'est amusé à reprendre la grammaire depuis plus d'une décennie et dont nombre de références parsèment l'histoire de Body Double (Fenêtre sur cours et Sueurs froides en premier, mais également L'inconnu du Nord-Express pour la relation entre Jack et Sam, et Les oiseaux ou Marnie pour Melanie Griffith, fille de Tippi Hedren). Faux semblants, film dans le film, du scénario originel d'Avrech, De Palma enrichit le contexte, use volontairement de grosses ficelles, se joue autant des codes et des clichés (le policier, la blonde, la brune, le tueur) que des incohérences ou invraisemblances du récit, pour mieux souligner le pouvoir de l'illusion du cinéma. Expérience cinématographique sur le fond doublée d'une critique jubilatoire du monde du cinéma, la forme n'est également pas en reste.

Le maestro, aidé du chef opérateur Stephen H. Burum dont il s'agit de la première collaboration (2) (Les incorruptiblesL'impasse), multiplie les plans virtuoses (la scène du centre commercial prouve une fois encore son irrésistible maîtrise), et affirme si nécessaire son art de la vue subjective et du montage. Située à Los Angeles, la ville offre à De Palma un terreau fertile à toutes les vulgarités esthétiques eighties, ce dernier flirtant non sans malice entre le beau et le kitsch, le romantisme et le racoleur. Point d'accroche visuel, et rare maison reconnaissable dans l'environnement los-angelesien située à Hollywood Hills, la Chemosphere conçue par l'architecte John Lautner en 1960 occupe évidemment une place centrale parmi les nombreux décors et lieux du métrage (la maison de Gloria Revelle, Long Beach, le Tail o' the Pup, le Beverly Center ou l'aqueduc de Los Angeles). Mis en musique par Pino Donaggio, déjà responsable de la bande originale de Carrie, Pulsions ou Blow Out, l'italien suit la même ligne de conduite sonore: une partition baroque, excessive par moment, à l'image du reste ; sans oublier l'intervention remarqué de Holly Johnson de Frankie Goes to Hollywood et leur tube Relax lors du tournage d'un porno avec Holly Body et Jack Scully.


Comme présenté en introduction, Body Double inaugure une nouvelle collection proposée par Carlotta (3). En sus de la ressortie en DVD et Blu-Ray en 4K, cette collection haut de gamme, dont le visuel inédit a été créé par l'artiste Jay Shaw, contient un livre de 200 pages écrit par Susan Dworkin, traduit pour la première fois en français, qui retrace le tournage et le processus de création autour du film. Ajoutons plusieurs entretiens et featurettes en bonus, et que cette édition est limitée à 3 000 exemplaires (pas de pas de réimpression dans le format actuel, ni de réédition dans un autre format), on comprendra illico que ce précieux coffret s'adresse aux cinéphiles.

Film CULTE.




Crédits photos : © 1984 COLUMBIA PICTURES INDUSTRIES, INC. Tous droits réservés.   
    
 
Body Double | 1984 | 114 min
Réalisation : Brian De Palma
Production : Brian De Palma
Scénario : Robert J. Avrech & Brian De Palma d'après une histoire de Brian De Palma
Avec : Craig Wasson, Gregg Henry, Melanie Griffith,
Musique : Pino Donaggio
Directeur de la photographie : Stephen H. Burum
Montage : Jerry Greenberg
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(1) Ces trois films, Pulsions, Blow out et Body Double, débutent par un clin d’œil prononcé au cinéma de genre ou d'exploitation, de la scène masturbatoire pour le premier, au serial killer pour le deuxième, pour finir au vampire en 1984.

(2) Burum qui fut auditionné parmi trois directeurs de la photo (une première comme l'indique son premier assistant de l'époque, Joe Napolitano, dans les bonus du second DVD).

(3) Une collection qui devrait avoir comme rythme de livraison quatre sorties par an.

2 commentaires:

  1. Un bien beau coffret qui nous incite encore à passer à la caisse (ces temps-ci, on ne sait plus où donner de la tête). Mais bon, Brian le vaut bien. Considéré à l'époque comme vulgos et redondant, Body Double semble aujourd'hui réhabilité et c'est tant mieux. Le film est toujours aussi étourdissant, électrique, hot, grisant... Cependant, dommage que la grande Annette Haven n'ait pas pu jouer le rôle d'Holly Body ("Holly se fait Hollywood" : un clin d’œil au cul-tissime "Debbie does Dallas" ?). Mais bon, on ne perd pas au change avec Melanie Griffith qui, en fille de Tippi Hedren, fait le lien entre Hitch et De Palma. En tout cas, excellent article Doc, comme d'hab. On en apprend beaucoup sur les coulisses de ce génial Body Double.

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    1. Merci pour le commentaire chère Madeleine :-)
      C'est vrai qu'on peut trouver dommage qu'Annette n'est pas jouée dans BD, après, c'est vrai qu'elle s'écartait de l'esthétique pure DePalmienne.
      Un beau coffret donc :-)

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