Phase IV - Saul Bass (1974)

Graphiste qui révolutionna l'art de réaliser les génériques (de Sueurs froides d'Alfred Hitchcock à Casino de Martin Scorsese) et de concevoir des affiches de films (au hasard L'Homme au bras d'or ou Autopsie d'un meurtre d'Otto Preminger) dans la deuxième moitié du XXème siècle, Saul Bass fut également l'auteur d'un seul et unique long-métrage de science-fiction nommé Phase IV, après trois courts-métrages remarqués mis en scène la décennie précédente [1]. Lauréat du Prix spécial du jury au Festival du film fantastique d'Avoriaz en 1975 [2], Phase IV s'avéra à sa sortie être un échec commercial [3], mettant un terme définitif à la carrière naissante de cinéaste de Bass (il réalisa par la suite trois autres courts-métrages entre 1978 et 1984). Réévalué depuis, le film gagna au fil des années ses galons de film culte, mais n'allons pas trop vite... 

Le biologiste anglais Ernest Hubbs (Nigel Davenport), professeur à l'Institut Coronado, fait une découverte alarmante. Il remarque que, suite à un mystérieux phénomène cosmologique, certaines espèces de fourmis agissent étrangement: elles s'unissent, ont éliminés leurs prédateurs et construisent des structures inhabituelles. Selon ses conclusions, si cette situation perdurait, elle mènerait fatalement à un accroissement de la population des fourmis, conduisant à une réelle la menace biologique. Associé à James Lesko (Michael Murphy), spécialiste du traitement des informations, le scientifique suggère d'installer un laboratoire en Arizona, lieu où les récents phénomènes se sont produits, afin d'étudier le comportement des fourmis...
 

Produit par Paramount Pictures, Phase IV s'inscrit, sur le fond, dans la mode des films catastrophe lancés par les grands studios au début des années 70 (du séminal Airport à L'Aventure du Poséidon ou Tremblement de terre sorti également en 1974). Loin de la menace incarnée par les fourmis irradiées géantes des Monstres attaquent la ville (Them!), et en attendant L'empire des fourmis géantes ou le téléfilm Les fourmis trois ans plus tard [4], Phase IV s'écarte de toutes velléités spectaculaires. A l'opposé du schéma narratif classique propre au film du genre (accompagné comme de coutume par sa galerie de stars), le film tend vers un thriller minimaliste, bien loin des promesses vantées par la trompeuse affiche de l'époque (nullement signée par le maitre lui-même, et soulignant au besoin l'incapacité et l'incompétence des majors à distribuer, et promouvoir, convenablement des films qui se démarquent trop de leurs ordinaires productions).

Tourné en Angleterre, aux fameux Studios de Pinewood, pour les scènes d'intérieur, et au Kenya pour les extérieurs (en lieu et place de l'originel désert de l'Arizona), Phase IV s'avère être un long-métrage sinon déstabilisant, du moins hybride tant celui-ci joue avec les codes de la série B (un espace clos, des envahisseurs, un savant fou, une jeune fille innocente) et une ambition propre au cinéma d'art et essai à travers le prisme d'une science-fiction adulte. Sur les pas de Stanley Kubrick (les obélisques construits par les fourmis évoquent immédiatement le fameux monolithe noir de 2001, l'Odyssée de l'espace), Saul Bass distille une ambiance abstraite, proche du cinéma expérimental. Composé de longues scènes sans dialogue [5] ou narration, le scénario esquive à donner explicitement des réponses ou autres explications. Mieux, filmé par le photographe expert en micro-cinématographie Ken Middleham, responsable des séquences tournées pour le documentaire Des insectes et des hommes (The Hellstrom Chronicle) d'Ed Spiegel et Walon Green, les scènes en gros plans des insectes renforcent l'aspect fantastique du récit en présentant les fourmis tels des extra-terrestres intelligents et quasi-indestructibles.
 

Scindé en quatre phases, chacune traduisant une étape dans l'évolution du comportement des fourmis, la phase IV marquant le début de leur domination sur l'humain, le scénario décrypte à mesure la lente et mystérieuse prise de pouvoir de ses supposés vulnérables insectes. Dans leur laboratoire, les deux scientifiques tentent de communiquer avec leurs assaillants, avant de les attaquer et de comprendre finalement qu'ils sont pris au piège comme des rats, devenu, contre leur gré, eux-mêmes des cobayes.

Phase IV se distingue sans surprise par ses partis pris formels, très graphiques, les images faisant preuve d'une puissance métaphorique au service de la narration. Participant ce même élan, la bande originale composée par Brian Gascoigne, secondé par la paire Desmond Briscoe/David Vorhaus responsable d'une musique électronique très Tangerine Dreamienne (Stomu Yamashta s'occupant quant à lui du montage), conforte cette atmosphère étrange et surréelle. A noter que la bande originale est désormais disponible par les bons soins de Waxwork records, maison de disque spécialisée dans la réédition luxueuse en vinyle (Black Christmas, The Warriors, John Carpenter's The Thing, C.H.U.D, etc.).


Refusé par la Paramount à l'époque durant la post-production, et avant la sortie officielle du film, la fin originale fut retrouvée parmi les archives du maître, et projetée en 2012 à Los Angeles lors d'un weekend hommage à la cinémathèque californienne Cinefamily. Une fin surréaliste, conjuguant les univers de Salvatore Dali ou Alejandro Jodorowsky, en phase avec le souhait de Saul Bass de ne pas être explicite, et de laisser une part de mystère sur les conséquences de ce nouvel ordre mondial.

Culte.
 
En bonus : Quelques gifs du film sur notre tumblr.






Phase IV | 1974 | 84 min | 1.85 : 1
Réalisation : Saul Bass
Scénario : Mayo Simon
Avec : Nigel Davenport, Michael Murphy, Lynne Frederick, Alan Gifford
Musique : Brian Gascoigne, Desmond Briscoe, David Vorhaus et Stomu Yamashta
Directeur de la photographie : Dick Bush
Montage : Willy Kemplen
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[1] Son troisième court-métrage, le documentaire Why Man Creates reçut l'Oscar du meilleur court-métrage documentaire en 1969.
 
[2] Ex-æquo avec Le monstre est vivant de Larry Cohen.

[3] Un palmarès 1975 qui prit la forme de malédiction, Phantom of the Paradise Grand Prix cette même année, fut ainsi également un échec commercial, à l'exception notable de Winnipeg au Canada et de la France, où il resta à l'affiche à Paris une dizaine d'années consécutives.

[4] Et sans oublier l'autre menace à la mode, lors de cette décennie, incarnée par les abeilles tueuses, dont la superproduction et supra-navet L'inévitable catastrophe d'Irwin Allen en 1978.

[5] Il faudra attendre pas moins de dix minutes pour entendre la première ligne de dialogues et voir apparaitre à l'écran les acteurs.

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