Le Casanova de Fellini - Federico Fellini (1976)

Disponible en Blu-ray et DVD le 11 octobre 2017 dans une nouvelle édition, dans le cadre de la Collection cinéma italien éditée par Carlotta, Le Casanova de Fellini s'inscrit désormais comme une œuvre majeure du réalisateur romain. Adaptation toute personnelle des Mémoires du Don Juan vénitien, le long métrage renouait visuellement avec le baroque flamboyant de Satyricon (1969), en gardant une structure narrative proche de ses deux précédents films, Fellini Roma (1972) et Amarcord (1973). Quintessence de l'art Fellinien, offrant à l'acteur canadien Donald Sutherland un rôle-titre à contre-emploi, cette réinterprétation de la vie de Casanova surprend encore plus aujourd'hui par sa férocité, et par cette entreprise de démythification en règle envers cette figure historique italienne. Mais n'allons pas trop vite.  

Venise au XVIIIème siècle. Giacomo Casanova (Donald Sutherland), habillé en Pierrot, assiste au traditionnel carnaval. Il reçoit l'invitation d'une religieuse qui désire faire plus ample connaissance sur la rive de San Bartolo. Sur place, il apprend non sans satisfaction que leurs futurs ébats seront observés pour plaire au voyeurisme de l'amant de la nonne, l'abbé de Bernis, ambassadeur de France auprès de la République de Venise. De l'espoir de faire valoir ses valeurs, auprès du roi de France, dans les Sciences, les Lettres ou la Politique, au constat que Bernis n'était finalement intéressé que par ses prouesses sexuelles, Casanova est finalement arrêté à son retour par l'Inquisition, accusé d'être coupable d'exercice de magie noire et d'être l'auteur d'écrits hérétiques...

 

Du projet originel, chapeauté par Dino De Laurentis et Federico Fellini, d'adapter les Mémoires, Histoires de ma vie, de Casanova, le long métrage connut, au cours de sa genèse, un nombre conséquent d'obstacles, qui aurait très bien pu le métamorphoser en l'un des grands projets maudits dont l'histoire du cinéma est parsemée. De l'ambition première du célèbre producteur italien, qui avait travaillé avec Fellini vingt ans auparavant (La Strada puis Les nuits de Cabiria), de concilier l'approche visionnaire du réalisateur avec un cadre hollywoodien, celui-ci dût affronter le refus définitif de Fellini d'offrir le rôle-titre à une star étasunienne (Robert Redford, Marlon Brando ou Paul Newman furent pressentis) et de tourner le métrage en langue anglaise. Remplacé un premier temps par le fils du producteur Angelo Rizzoli (La Dolce Vita, 8 et demi), le film passa par la suite dans les mains d'Alberto Grimaldi, qui lui avait déjà produit Satyricon. Loin d'être terminées, s'ajoutèrent de nouvelles péripéties aux précédents problèmes non résolus [1]. Projet pharaonique à la démesure du génie baroque du cinéaste, les difficultés financières et les coups de rabot imposés par Grimaldi finirent d'envenimer les relations, et d'exacerber les tensions désormais entrées dans la légende,"Fellini est pire qu'Attila !", entre les deux hommes, avant que ceux-ci trouvent un terrain d'entente pour le bien du long métrage.

Contemporain du Barry Lyndon de Stanley Kubrick, sorti une année auparavant, si les deux cinéastes se rejoignent dans la gravité et la déchéance de leur personnage ancré dans un sinistre XVIIIème siècle, la grande beauté visuelle du Casanova de Fellini se situe à l'opposé du naturalisme imposé par Kubrick, dont le Barry Lyndon fut entièrement filmé en lumière naturelle et en décors d'époque. Tourné dans les studios de Cinecittà, la reconstruction factice magistrale des différents lieux s'accorde idéalement avec l'imagination débridée et les envolées chères au réalisateur romain, de la mer Adriatique reconstituée artificiellement en bâches en plastique au début du film, à la grande Mouna, la fausse baleine du cirque ambulant à Londres, dans laquelle Casanova assiste aux projections d'une lanterne magique aux étranges dessins de sexes féminins castrateurs (signés par Roland Topor). Fantasmagoriques, ces souvenirs (le carnaval vénitien qui ouvre le métrage) nourrissent les rêves de Casanova, où celui-ci se laisse emporter dans un monde déformé aux frontières du réel et du fantastique (sa rencontre avec la géante).

 

Imprégné dès sa gestation laborieuse par un climat délétère, le film doit également compter paradoxalement sur le dégoût et le mépris profond qu'inspire Casanova à Fellini. Le réalisateur italien y dépeint un personnage superficiel, mythomane et vaniteux. Des différents épisodes des Mémoires, de sa fuite de la prison des Plombs à Venise à sa pitoyable fin de vie au château de Dux en Bohème, le scénario coécrit avec le fidèle Bernardino Zapponi s'attache davantage à mettre en valeur la forme Fellinienne, qu'à transposer fidèlement ce récit autobiographique. Habitué des cours de l'Europe occidentale, Fellini le perçoit comme un homme du passé, hermétique aux idées nouvelles soutenues par Les Lumières, prisonnier de ses propres idées. Amoureux éconduit d'Henriette (Tina Aumont), condamné à vivre seul, cet aventurier nombriliste du cœur cherche en vain la femme idéale. Fasciné par son image, Casanova la trouvera finalement en la personne d'un automate féminin.

Interprété par un saisissant Donald Sutherland [2], son personnage s'écarte de l'image usuelle du séducteur vénitien. Portant un faux nez et faux menton, le front haut avec l'avant du crâne rasé, ce Casanova au trait grossier s'accompagne d'une préciosité et d'une artificialité vestimentaire extrême. Des costumes somptueux créés par Danilo Donati [3], le personnage n'en aura guère le loisir d'en profiter. Le plus souvent à moitié nu, en sous-vêtements blancs, Casanova est présenté comme un homme immature, un homme enfant ne déplaçant jamais sans son jouet, un oiseau mécanique, qui rythme ses acrobaties sexuelles auprès d'une gent féminine au physique ingrat, faire-valoir grotesque à ses vaines pantomimes annonçant une pitoyable fin de vie. 

 

Crépusculaire, tragi-comique, ce portrait cinglant du mythe Casanova garde quatre décennies après sa sortie une férocité onirique intacte, en harmonie avec la musique composée par Nino Rota, hypnotique, mystérieuse et sombre.

Le joyau noir de Federico Fellini.





Il Casanova di Federico Fellini (Le Casanova de Fellini) | 1976 | 154 min | 1.85 : 1
Réalisation : Federico Fellini
Production : Alberto Grimaldi
Scénario : Federico Fellini & Bernardino Zapponi, d'après l'autobiographie de Giacomo Casanova
Avec : Donald Sutherland, Tina Aumont, Cicely Browne, Carmen Scarpitta, Clara Algranti, Daniel Emilfork
Musique : Nino Rota
Directeur de la photographie : Giuseppe Rotunno
Montage : Ruggero Mastroianni ___________________________________________________________________________________________________

[1] La question de l'utilisation de la langue de Shakespeare fut résolue des plus simplement : tourné en anglais sans prise directe, le film sortit en version doublée italienne et anglaise.

[2] L'acteur canadien mit un certain temps avant de saisir ce qu'attendait de lui le metteur en scène, quelque peu déstabilisé par sa manière de diriger les comédiens. En arrivant épuisé chaque matin, après une course à pied depuis son hôtel jusqu'au studio romain, Donald Sutherland trouva finalement comment jouer le décadent séducteur.

[3] Danilo Donati gagna l'Oscar de la meilleure création de costumes en 1977.

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