L'étrangleur de Rillington Place - Richard Fleischer (1971)

Réalisateur prolifique et versatile, Richard Fleischer aura incarné durant cinq décennies l'exemple type de l'artisan surdoué au service des grands studios, de ses débuts dans la série B au mitan des années 40 jusqu'à la fin des années 80. Né dans le sérail, son père, Max, est le créateur de Betty Boop et de Popeye, Fleischer junior aura également marqué son empreinte à Hollywood par sa capacité à toucher à tous les genres, avec la même envie et la même virtuosité, du film historique à grand spectacle, Les Vikings, à la fable SF, Soleil vert, en passant par la meilleure adaptation de Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers (1).

Au tournant des années 70, après le film de guerre américano-japonais co-réalisé avec Toshio Masuda et Kinji Fukasaku, Tora! Tora! Tora!, retraçant l'attaque sur Pearl Harbor, Fleischer traverse l'Atlantique et signe la mise en scène deux productions britanniques : L'étrangleur de Rillington Place et Terreur aveugle (2). De ces deux films inclus dans le coffret collector récemment édité par Carlotta, sorti le 9 novembre dernier, accompagné du polar seventies Les Flics ne dorment pas la nuit, L'étrangleur de Rillington Place se place comme une œuvre marquante, à plus d'un titre, dans la riche filmographie du réalisateur étasunien. Dernier volet de son cycle criminel débuté en 1949 avec L'assassin sans visage, suivi dix ans plus tard par Le génie du mal, Ten Rillington Place s'inspire à l'instar de L’Étrangleur de Boston (3) de l'histoire vraie d'un tueur en série ayant sévi cette fois-ci en Angleterre au mitan du siècle dernier. Reconstitution d'un fait-divers atroce, L'étrangleur de Rillington Place est devenu au fil du temps un classique, et un vibrant plaidoyer contre la peine de mort. Mais n'allons pas trop vite...
 
Londres, 1949. Timothy (John Hurt) et Beryl Evans (Judy Geeson) emménagent avec leur petite fille Géraldine au 10 Rillington Place au dernier étage d'un immeuble situé dans le quartier populaire de Notting Hill. Ils sympathisent rapidement avec leurs voisins du rez-de-chaussée, les Christie. Or Beryl de nouveau enceinte, songe sérieusement à se faire avorter, le couple n'ayant pas les moyens d'élever un second enfant. John Christie (Richard Attenborough) apprend la nouvelle de la bouche de Bery. Lui déclarant qu'il a déjà suivi des cours de médecine, celui-ci propose au couple de pratiquer l'avortement. Mais derrière ses airs courtois et respectables se cache en réalité un meurtrier…


Tiré du livre éponyme de Ludovic Kennedy publié en 1961, L'étrangleur de Rillington Place suit de deux années l'abolition de la peine de mort en Grande Bretagne, à laquelle l'ouvrage fut une pièce importante dans le débat qui ébranla la couronne dans les années 60. Adoptant la même posture que celle de Kennedy, qui fut conseiller technique pour la production, Fleischer réalise ici sans conteste son film le plus engagé, et un de ses plus noirs sans nul doute. D'un récit glissant dans le sordide à mesure que l'on découvre les méfaits et la personnalité sinistre de John Christie, de 1944, date du meurtre de Muriel Eady à 1953, date de son arrestation, L'étrangleur de Rillington Place se pose clairement contre la peine de mort en exposant le sort tragique de Timothy Evans, exécuté et accusé à tort du double meurtre de son épouse et de sa fille.

Tour à tour thriller psychologique glaçant et drame social réaliste, le long métrage dépeint avec authenticité cette période d'après-guerre, Fleischer signant ici un modèle de mise en scène tantôt stylisé, tantôt ultra documentée (le film fut tourné pour les plans extérieurs à Rillington Place). Virtuose dans sa manière de filmer les espaces exigus (il n'use pas du subterfuge cinématographique du « 4ème mur »), depuis le remarqué L'énigme du Chicago Express (1952) dans lequel les trois quarts du métrage furent tournés dans un wagon grâce à la technique de la caméra portée, Fleischer tire profit d'une économie de moyens salutaires lui permettant de souligner le côté oppressant et la promiscuité de ces logements à la piteuse salubrité.


Techniquement et brillamment discret, le film jouit également d'une grande puissance allusive, dépassant le simple cadre de son sujet principal, celui d'un tueur en série. Fleischer ne s'appesantit pas sur les motivations de Christie (la scène introductive délivre suffisamment d'éléments et d'informations sur sa nécrophilie et son impuissance), mais davantage sur son pouvoir manipulatoire et le rapport de forces qu'il établit avec son entourage moins éduqué et d'un milieu social plus défavorisé. Porté par la prestation troublante de Richard Attenborough, le propos du film doit enfin beaucoup à celle du débutant John Hurt, nominé aux BAFTA, pour son interprétation mémorable du rustre et naïf Timothy Evans.
 





Crédit photos : L’ÉTRANGLEUR DE RILLINGTON PLACE © 1970, RENOUVELÉ 1998 COLUMBIA PICTURES INDUSTRIES, INC. Tous droits réservés.


10 Rillington Place (L'étrangleur de Rillington Place) | 1971 | 111 min
Réalisation : Richard Fleischer
Scénario : Clive Exton d'après le livre de Ludovic Kennedy
Avec : Richard Attenborough, Judy Geeson, John Hurt, Pat Heywood
Musique : John Dankworth
Directeur de la photographie : Denys N. Coop
Montage : Ernest Walter
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(1) Si sa boulimie ne l'empêcha pas d'être responsable de plusieurs faux-pas, on restera pas contre plus mesuré quant aux films réalisés après la seconde moitié des années 70, sa filmographie se concluant par les affreux Amityville 3D, Conan le destructeur et Kalidor.

(2) Sans compter un troisième long métrage la même année : Les complices de la dernière chance avec George C. Scott.

(3) Le titre français de 10 Rillington Place jouant justement la proximité avec le film de 1968.
 

2 commentaires:

  1. Sir Richard Attenborough et John "Merrick" Hurt réunis dans le même film ! "Fleischer ne s'appesantit pas sur les motivations de Christie" : dans une scène, le "faux" docteur évoque ce qu'il a subit durant la guerre 14-18 (les effets des gaz, le traumatisme des combats, etc... ), ce qui pourrait peut-être expliquer en partie sa folie.

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    1. Oui effectivement j'avais oublié également les souvenirs de La grande guerre de Christie lors du procès d'Evans. A prendre toutefois avec précaution l'homme étant tout sauf fiable et un menteur né.
      Mais ça fait partie des pistes qui expliqueraient ses pulsions de sexe et de mort.

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