La femme des sables (Suna no onna) - Hiroshi Teshigahara (1964)

Les années 1960 ou la décennie de la Nouvelle Vague ? Des Nouvelles Vagues plutôt. A l'instar de son homologue français, le cinéma japonais connut en parallèle un courant novateur à la fin des années 1950, porté en grande partie par le studio Shōchiku et le réalisateur Nagisa Oshima. Nommée en référence au courant de Jean-Luc Godard et consorts, cette nūberu bāgu permit de même l'émergence de nouveaux réalisateurs, et de thèmes rarement évoqués par le cinéma traditionnel japonais : marginalité, sexe, critique sociale, racisme. Si Nagisa Oshima et Shōhei Imamura sont les deux cinéastes ayant le plus marqué ce renouveau artistique au cours des décennies suivantes, le réalisateur Hiroshi Teshigahara, peu connu du grand public de nos jours, aura néanmoins été l'un de ceux qui a le plus apporté au courant, et un des artisans principaux pour la reconnaissance mondiale de cette autre Nouvelle Vague au cours des années 1960.

La femme des sables (Suna no onna) d'Hiroshi Teshigahara n'est pas un film anodin. Primé à Cannes lors de sa sortie en recevant le Prix du jury, ce film japonais eut la primeur d'être, sinon récompensé, du moins nommé par ses pairs étasuniens en 1964 et 1965 pour le prix du meilleur film étranger et du meilleur réalisateur (1) aux Oscars. Si la postérité n'a pas retenu Hiroshi Teshigahara pour ces deux catégories, le premier revenant au transalpin Vittorio De Sica pour Hier, aujourd'hui et demain (Ieri, oggi, domani) et le second à Robert Wise pour La mélodie du bonheur (The Sound of Music), la présence d'un film d'avant-garde provenant de l'archipel nippon dans ce temple de l'entertainment américain tend cependant à affirmer le caractère exceptionnel de ce long-métrage. 

    

Instituteur et entomologiste amateur, Jumpei Niki (Eiji Okada), a quitté Tokyo pour la côte, à la recherche d'insectes vivant exclusivement dans le sable, le but avoué de cette expédition étant de trouver une nouvelle espèce de coléoptère qu'il pourrait baptiser de son nom. A la fin de la journée, l'homme ayant raté le dernier car pour la ville, un villageois, croisé au hasard, lui propose de le loger pour la nuit au village voisin. L'endroit est inattendu et seulement accessible par une échelle de corde. La maison est située dans une fosse bordée de sable. Le seul habitant de cette demeure isolée est une femme (Kyōko Kishida) vivant seule. Cette jeune veuve a perdu, il y a peu, son mari et sa fille, ensevelis tous deux par une tempête de sable. Le soir venu, après le dîner, la femme s'attelle à un étrange manège. Elle collecte avec une pelle le sable entourant son logis dans des cases, avant de les acheminer par une coulis aux villageois qui attendent au bord du trou. Le lendemain matin, Jumpei décide, comme il était prévu, de quitter la maison. Il découvre que l'échelle a disparu. Il est désormais prisonnier.

Mis en scène d'après le roman de  Abe, qui en signe également l'adaptation et le scénario, La femme des sables est la deuxième collaboration du romancier avec le cinéaste, après leur précédent long métrage Otoshiana (1962). Le récit d'Abe évoque immanquablement le mythe de Sisyphe, le roi de Corinthe condamné par les dieux de l'Olympe à faire rouler éternellement un rocher jusqu'en haut d'une colline. Kafkaïenne et empreinte d’existentialisme (le premier essai d'Albert Camus a justement pour thème ce mythe grecque), cette histoire de Teshigahara et Abe décrit l'absurdité de la condition humaine, quand l'homme prisonnier devient mentalement au cours de sa détention son propre geôlier.  

   

Le film examine ainsi de près les thématiques de l'aliénation et de la solitude à travers le portait psychologique d'un homme, lorsque sa frontière intime entre l'oppressé et l'oppresseur devient à mesure des plus floues. A ce titre, le regard porté sur cet instituteur féru de coléoptères n'est pas sans évoquer Shōhei Imamura et son regard d'entomologiste dans par exemple La femme insecte sortie une année auparavant. Parabole d'une existence humaine absurde, La femme des sables n'en reste pas moins un long métrage d'une rare beauté où l'érotisme se fait le véhicule d'une tension alternant violence et larmes ; le duo Eiji Okada (2) et Kyōko Kishida étant le moteur de cette relation particulière. 

Provenant tout comme le réalisateur du documentaire, la photographie d'Hiroshi Segawa s'attarde avec minutie sur les détails : des grains de sable collés sur la peau moite des personnages, aux courbes minérales des dunes, à celles charnelles du corps nu d'une femme endormie. Usant d'un noir et blanc très contrasté, entre ombres omniprésentes et lumière saturée, les prises de vue soulignent le sentiment d'abstraction et de solitude des deux personnages principaux.

   

Mise en musique par Tōru Takemitsu, connu plus tard pour son travail avec Akira Kurosawa sur Dodes'kaden (1970) et Ran (1985), ou Pluie noire (1989) d'Imamura, le compositeur japonais offre au film une partition minimaliste en accord avec le parti pris esthétique du réalisateur et de son chef opérateur.

Teinté de surnaturel (3), hypnotique, contemplatif. La femme des sables est un film unique à (re)découvrir absolument.

En bonus : Quelques gifs du film sur notre tumblr.




Suna no onna (La femme des sables - Woman in the dunes) | 1964 | 147 min
Réalisation : Hiroshi Teshigahara
Production : Kiichi Ichikawa - Tadashi Ôno
Scénario original et adaptation : Kōbō Abe d'après son roman éponyme
Avec : Eiji Okada, Kyôko Kishida
Musique : Tôru Takemitsu
Directeur de la photographie : Hiroshi Segawa
Montage : Fusako Shuzui
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(1) Il faudra attendre les années 1980 et Ran du maître Akira Kurozawa pour qu'un cinéaste de l'archipel soit nommé à ce prix. On notera aussi que le film fut nommé deux années de suite !

(2) Il jouait pour rappel le rôle masculin principal dans le film d'Alain ResnaisHiroshima, mon amour (1959).

(3) Cette histoire rappelle un des épisodes de La quatrième dimension (Twilight Zone), dont la dernière saison coïncide avec l'année de sortie du film.

2 commentaires:

  1. Merci ! Ca fait un moment que je l'ai sur mon DD, et j'étais pas motivé...

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    1. compte tenu de la durée du film, on n'est en droit d'avoir des réserves... mais très vite dissipée une fois le film lancé ;-)

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