Funny Games: l'horreur avec des gants blancs

Une semaine après la palme décernée à son dernier film, Le ruban blanc, intéressons nous à l'un des films marquants du controversé (1) cinéaste autrichien Michael Haneke, Funny Games. Film qui eut droit au passage à son remake américain, sorti l'année dernière, et une fois n'est pas coutume toujours réalisé par Haneke.

Comment définir l'horreur, ou plutôt comment la montrer au cinéma? Premier exemple: le bon vieux slasher popularisé durant les années 80, et ses pénétrations plus ou moins sournoises et tranchantes, se faisait le chantre d'un retour à la moral réactionnaire. Sous la forme d'une violence ludique, agrémentée de quelques artifices dont les fameux rebondissements au suspense éventé, et bien sûr une poignée de meurtres violents (avec demoiselles dénudées en sus), n'avait pas vocation à dépasser toutefois le cadre du cinéma de genre. Second exemple, le film ici présent, plus cru et qui a surtout le mérite d'éviter les artifices cités précédemment.

Funny Games narre le calvaire d'une famille venue à l'origine passer quelques jours de vacance près d'un lac. Tout avait pourtant bien commencé pour Georg, Anna et leur fils. Ces derniers arrivent en voiture dans leur lieu de villégiature habituel tout en saluant leurs voisins qui étrangement ont de la compagnie, d'où leur comportement absent? Une fois installés, en attendant de défaire totalement leurs bagages, Georg et junior mettent à l'eau leur embarcation, le petit s'interrogeant sur l'absence de la petite Sissi. Pendant ce temps, Anna reçoit la visite de Peter, un des hôtes de leurs voisins croisés précédemment, lui demandant de la part de la maîtresse de maison voisine 4 œufs. De par son attitude étrange et pas sa supposée maladresse, Peter cassant les œufs et laissant tomber le téléphone de la maison dans l'évier, les rapports entre Anna et Peter sont de plus en plus tendus. Et l'extrême politesse de ce dernier a pour conséquence d'accroître le malaise qui atteint sa première limite lorsque Paul, le partenaire de Peter, le rejoint. Dès lors, l'escalade de la violence est déclenchée. Le conflit larvé entre la famille et les jeunes étrangers explose, la famille devenant désormais l'otage de Paul et Peter.

Funny Games, un film coup de poing en somme? Le genre de film qui marque le spectateur quand bien même ce dernier ait été averti. Pourtant, on pouvait présager du pire dès le début du film, Haneke ayant la "bonne" idée de glisser brutalement lors du préambule un morceau de Naked City juste après une composition d'Haendel. Une intervention zornienne judicieuse soulignant musicalement la narration particulière voulue par Haneke. Funny Games pourrait s'apparenter à un thriller, un début paisible puis une tension s'installe, causée ici par un membre extérieur au cercle familial. Mais chez le cinéaste autrichien, cette tension va donner lieu à une montée en puissance de la violence, quitte à devenir totalement anxiogène. Et l'accalmie voire même l'espoir généré (2) par la disparition du duo criminel n'a qu'un but avoué, celui d'un dénouement jusqu'au-boutiste.

Autre point, Funny Games accumule nombre d'aspects dérangeants: l'extrême politesse des tortionnaires, diamétralement opposée aux jeux sadiques qu'ils proposent à leurs victimes, l'aspect clinique de leur look, tout de blanc vêtus avec gants blancs en option, de même que certaines habitudes puériles, en particulier chez le personnage de Peter, qui vont à l'encontre du film d'horreur habituel. Et puis, thématique chère au cinéaste Haneke, le voyeurisme. On n'ira pas jusqu'à déclarer que le voyeurisme que dépeint De Palma, par exemple, est ludique, mais toujours est-il que celui d'Haneke amène directement et volontairement au malaise. Une gêne accentuée par l'habitude qu'à Paul, l'un des jeunes sadiques, de prendre souvent à partie le spectateur, faisant ainsi passer ce dernier pour un complice. Et il convient dès lors de souligner l'interprétation sans faille du quatuor d'acteurs, le père et la mère joués par Ulrich Mühe (3) et Susanne Lothar, et le duo psychotique Peter et Paul, joués par Frank Giering et Arno Frisch. A noter que parmi les reproches qu'on a pu faire souvent au film d'Haneke, certains ont pointés du doigt sa violence "réaliste". Cependant, par réalisme, il ne faut plus s'attendre justement à une violence crue telle que la décrit par exemple Kitano, celle-ci se veut avant tout suggérer. Le réalisateur autrichien semble en effet plus intéressé par la tension et les conséquences de cette violence, mais en aucun cas par la douleur physique, l'aspect immédiat que peut brosser le réalisateur de Violent Cop. Et à vrai dire, la seule fois où l'on aperçoit frontalement cette violence, Haneke use d'un stratagème suffisamment perfide pour justement la contourner... soit les joies de la télécommande sur le récit...

Un grand film. Dérangeant. Un film d'horreur à visage humain. A conseiller à un public averti.

Funny Games - Bande annonce

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(1) Enfin controversé... disons que ses films amènent une certaine controverse.

(2) Cette accalmie donnant lieu à une scène bouleversante, quand un "simple" "Je t'aime" peut prendre un accent des plus tragiques.

(3) Décédé en 2007 et connu en France pour son interprétation dans La vie des autres où il jouait un agent de la Stasi.

13 commentaires:

  1. Un film véritablement dérangeant, comme il y a en a peu. Tout ici crée cette tension interne, un effroi sous-jacent, des non-dits...

    Une vraie réussite!

    Je n'ai pas vu le remake mais j'ai cru comprendre qu'il était totalement inutile...

    SysTooL

    NB : Tiens, j'avais écrit une bafouille sur FUNNY GAMES...
    http://systool.over-blog.com/article-1498129.html

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  2. ouais c'est ce que j'ai découvert hier en cherchant si qqn avait déjà chroniquer ce film via critico-blog :P ;-)

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  3. Je m'en veux ! Car je n'ai vu que le remake avec Tim Roth & Naomi Watts...

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  4. c'est vrai que quitte à choisir, vaut mieux voir l'original ^^'
    M'enfin, c'est toujours mieux que rien. ;-)

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  5. J'ai vu le remake, et clairement adoré. Il n'y a pas que les 2 fous furieux du film qui jouent avec leur victime... le réalisateur aussi ;)

    Excellent article, encore une fois. A noter que le dialogue final m'a marqué, je pense qu'il y aurait beaucoup à en dire...

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  6. Clair que Haneke joue très bien les sadiques.
    Par contre, bien que n'ayant pas vu le remake US, des photos que j'ai pu voir, Michael Pitt joue un "Peter" très convaincant. Haneke ayant retrouvé un acteur qui, comme le Peter original, a un visage enfantin... quoi de mieux comme signe extérieur physique pour jouer les sadiques, n'est-ce pas? :D

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  7. Dahu Clipperton02/06/2009 18:51

    Ce que j'aime dans ton article, c'est que tu rappelles la part d'humanité dans les films d'Haneke. Il y a quand même un minimum d'empathie avec les personnages, ce que ses détracteurs semblent ne pas vouloir voir. Ce n'est pas un cinéma "clinique", désincarné, l'oeuvre d'un entomologiste totalement froid et distant... le genre de raccourcis qui font, à mon sens, passer complètement à côté du propos.

    "71 fragments [...]", par exemple, est d'autant plus bouleversant que ce qu'on a sous les yeux est terriblement humain, toutes ces brèves scènes a priori anodines.

    Le truc qui revient assez souvent aussi, et qui va de pair, c'est de dire que ses personnages sont des archétypes ou des stéréotypes. Dans "Funny games", c'est évident en ce qui concerne les deux bourreaux, incarnations du mal "pur", dépourvus de compassion, de pitié, de remords... Par contre, ça ne me paraît pas être le cas du couple et de leur gamin, même si (instant Bourdieu^^) les marqueurs socio-culturels sont ultra-définis dès le départ.

    Mais je crois que c'est dans ce "jeu" que se situe une des clés du film. Les bourreaux devraient nous être foncièrement antipathiques, or... ils sont diablement complices avec le spectateur (leur côté "gamins", les regards caméra du brun, qui nous renvoie à notre propre connivence...). Haneke pose de manière très dérangeante la question de l'identification : au final, vers quel "bord" se sent-on plutôt attiré ? Ces 2 démons en gants de satin qui mettent en avant la dimension "ludique" de leurs exactions ? ou vers cette famille bourgeoise pas très folichonne, qu'on mate en train de se faire torturer, et qui est quand même bien moins "attirante", "aguicheuse" ?

    Et du coup, ça renvoie au "régime" des images et même des sociétés post-modernes. Les 2 jeunes, c'est l'excitation, la violence, le shoot de plaisir, les sensations fortes, mais c'est surtout le vide absolu, des enveloppes dépourvues de valeurs, qui ne se posent pas de questions, pour qui les autres humains ne sont que des instruments, des jouets qu'on jette (au sens littéral, ici...) une fois qu'on leur a pris tout ce qui pouvait nous satisfaire, nous contenter... Et la part de l'humain, la vraie douleur, celle qui accable les parents durant cette terrible accalmie, est-on encore capable de la ressentir ?

    Le pire, c'est que "Funny games" a été réalisé avant l'essor de la télé-réalité (quoique, il y avait peut-être déjà des prémisses, aux Pays-Bas), dont "les concepts" vont toujours plus loin dans le racolage et jouent sur, réveillent les aspects les plus lamentables de l'espèce humaine (comme ce projet d'émission incitant les participants à la délation au sein de leur entreprise, je crois que c'est anglais...)

    Allez, j'arrête, tu m'excuses (?), j'ai fait vachement long, et puis je sais pas si j'ai été très clair...

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  8. ah si, c'est très clair de mon côté, et un comm' très judicieux et intéressant qui plus est :-)

    Et il est bon de souligner que la gêne ressentie par le spectateur provient en effet de l'identification aux personnages. D'ailleurs de manière triviale, on aurait pu penser qu'un cinéaste US aurait joué la carte du glamour pour ses deux tueurs. Haneke choisit le versant encore plus retords car plus précis, celui de les rendre plus accessibles. Au final, Haneke en bon manipulateur nous renvoie à nos propres pulsions voyeuristes, sauf que cette fois-ci, il n'y a pas d'échappatoire (pire encore, quand on en croit y en avoir un, il joue avec une télécommande).

    En ce qui concerne la famille bourgeoise, en voyant "Funny Games", je n'ai pas pu éviter le rapprochement avec Claude Chabrol, et en particulier "La cérémonie", même si ces deux films restent foncièrement différents.

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  9. Dahu Clipperton02/06/2009 21:36

    Pourquoi pas, mais chez Chabrol, il y a de toute façon ce côté "cramer du bourge" dont il ne s'est jamais caché^^
    "La cérémonie", ça reste une vision assez symbolique d'une certaine forme de "lutte des classes", une tension sous-jacente : un dégoût contenu, ravalé, chez le personnage joué par Huppert, d'autant plus dur à vivre que ses "maîtres" sont si gentils, ont le sens des convenances... alors qu'elle semble avoir la conviction intérieure que, dans l'absolu, elle ne vaut à peu près rien à leurs yeux. Je me trompe ?

    Haneke joue, je crois, de ce côté "buter du bourge", du "plaisir" que l'on peut retirer du spectacle des "dominants" à qui l'on fait payer leur opulence... pour nous poser cette question, latente : vous justifiez cette violence ? C'est là que c'est assez retors (un bon adjectif pour parler des oeuvres d'Haneke^^) : une fois qu'on s'est posé cette question, la façade, les codes sociaux s'effacent... et on se retrouve face à la pure réalité humaine, un couple et son gosse à qui on fait subir des sévices tout à fait inhumains, injustifiables.

    Je trouve que ça rejoint le propos d'autres de ses films, où il décrit une société (la nôtre, l'Occident, quoi^^) qui (nous) étouffe sous le poids des représentations, des codes... au point de nous faire oublier ce que c'est d'être humain, de vivre, de penser (aux conséquences, entre autres)...

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  10. n'ayant vu (pour l'instant) que 3 films d'Haneke, je ne peux pas autant conjecturer que toi.
    Mais effectivement, la représentation d'un certain mal qui ronge l'Occident parait être un de ses thèmes de prédilection (cf son dernier "le ruban blanc").

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  11. Un film qui m'a marqué... La scène finale sur le bateau est insupportable et pourtant on ne voit (bien sûr) rien...

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  12. ... ou l'art de la suggestion ;-)

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  13. Un film génial et intelligent. J'adore !

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