Le Dossier 51 - Michel Deville (1978)

Il est des films qui marquent durablement, Le Dossier 51 de Michel Deville en est, sans contexte, un parfait exemple. Quatre années après le remarqué Mouton enragé avec le trio Romy Schneider, Jean-Louis Trintignant et Vincent Cassel, le cinéaste poursuivait conjointement les thématiques de la vie par procuration et de la manipulation, en les transposant cette fois-ci au monde du renseignement. Adaptation d'un roman réputé inadaptable signé Gilles Perrault, ou comment une organisation secrète cherche à recruter un haut fonctionnaire, Le Dossier 51 s'avère être un véritable Objet Filmique Non Identifié par son brillant usage de la caméra subjective [1]. Film d'espionnage atypique, loin des conventions usuelles du genre, le long métrage aurait gagné à connaitre une plus grande reconnaissance publique lors de sa sortie [2]. A (re)découvrir urgemment.

"Jean De Malarielle nommé ambassadeur de France à Copenhague sera remplacé à la tête de la délégation française à l'ODENS par Dominique Auphal."
12 octobre 1977. Origine Minerve. Destinataire Mars. "Suite à l'information concernant la nomination de Dominique Auphal [...] à l'Organisation pour le Développement des Échanges Nord Sud (ODENS), nous vous chargeons de recueillir tous éléments d'information sur Dominique Auphal [...]. Auphal sera désigné par le numéro de code 51." [...]
"Jupiter veut pénétrer l'ODENS. Le moyen : recruter un de ses membres. Jusqu'à présent nous avons échoué. Un petit nouveau se présente. Une chance inespérée. Ce sera lui, 51. Il nous faut 51. Je me suis bien fait comprendre."

 
D'un roman original composé d'une suite de rapports, de notes et autres mémos, Michel Deville adopta un parti pris formel tout aussi audacieux que le livre écrit par Gilles Perrault, en charge du scénario du long métrage, et marquant sa première collaboration avec le cinéaste. De l'utilisation de la caméra subjective, à celle de la voix off, à l'emploi de diaporamas, films et enregistrements sonores, la mise en scène du dossier 51 nous plonge au cœur de la mission de renseignements de la mystérieuse organisation dont on ne connaitra jamais le nom, au même titre que ses agents, la plupart invisibles aux yeux des spectateurs. Monde opaque, régit par les faux semblants, les petites bassesses (le film ne fait pas ombrages des rivalités entre services, entre les ordonnateurs et les exécutants), seul le résultat compte, l'humain, l'espion et l'espionné, n'étant relégué qu'à un numéro.

Surveillée, fichée, commentée et analysée, la vie de Dominique Auphal (François Marthouret), passée et présente, est examinée à la loupe. La faille est le but recherché. Faire chanter cette "personnalité rigide, dure, austère" en est l'aboutissement. Quel qu'en soit le prix. Le seul danger : se faire débusquer par un service de contre-espionnage.

  
Glaçant, le long métrage, au gré de l'enquête effectuée par les agents anonymes de Mars, est ponctué par les « confessions intimes » de son entourage, proche, sa mère (Françoise Lugagne) ou son ancienne petite amie gauchiste, Sarah Robski (Anna Prucnal), ou éloigné, anciens collègues, camarades de régiment ou de promotion, avant que le dénommé Esculape 1 (Roger Planchon) ne dévoile, avec son équipe, son analyse psychologique et le secret de 51 à exploiter [3]. Le piège se referme. Implacable.

Le film fut édité en DVD en 2009 par Gaumont.





Le Dossier 51 | 1978 | 104 min | 1.85 : 1 | Couleurs
Réalisation : Michel Deville
Scénario : Michel Deville, Gilles Perrault d'après le roman éponyme de Gilles Perrault
Avec : François Marthouret, Claude Marcault, Philippe Rouleau, Nathalie Juvet, Roger Planchon, Patrick Chesnais, Jenny Clève
Musique : Franz Schubert, Jean Schwarz
Directeur de la photographie : Claude Lecomte
Montage : Raymonde Guyot ___________________________________________________________________________________________________

[1] Le procédé avait déjà utilisé par exemple en 1946 avec La dame du lac réalisé par Robert Montgomery d'après le roman de Raymond Chandler.

[2] Le film fut récompensé en 1979 par le César du meilleur scénario et du meilleur montage.

[3] Une méthode qui n'est pas sans évoquer les chantages aux mœurs organisés par le KGB.

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