Pickpocket - Robert Bresson (1959)

« Ce film n’est pas du style policier. L’auteur s’efforce d’exprimer, par des images et des sons, le cauchemar d’un jeune homme poussé par sa faiblesse dans un aventure de vol à la tire pour laquelle il n’était pas fait. Seulement cette aventure, par des chemins étranges, réunira deux âmes qui, sans elle, ne se seraient peut-être jamais connues. »

Avec cette mise au point introductive typiquement Bressonienne, Pickpocket appartient aux films les plus influents de son auteur, et boucle une décennie riche, commencée par un Journal d'un curé de campagne (1951) d'après Georges Bernanos, et Un condamné à mort s'est échappé (1956). On notera d'ailleurs en préambule, le film ne faisant pas ombrage du destin dramatique de son personnage principal, que ce dernier, et en guise de faux fil conducteur, se conclue à l'inverse de son aîné de 1956 par la prison et la fin de la liberté.

Paris, Michel (Martin La Salle) est un jeune homme solitaire vivant dans une chambre de bonne insalubre. Ses seuls amis sont Jeanne (Marika Green), la charmante voisine de palier qui vit dans le même immeuble que la mère de Michel, et Jacques (Pierre Leymarie), qui tente en vain de l'aider à trouver un « vrai travail », car Michel est pickpocket. Passant la majeure partie de son temps dans les espaces publics et autres champs de courses afin de subvenir à ses maigres besoins, Michel est depuis peu sous la surveillance d'un inspecteur de la police (Jean Pélégri). Convaincu par l’idée que des hommes puissent échapper aux lois du fait de leur supériorité, Michel ne peut plus s’empêcher de voler à la tire.

 

« Rien n’est plus faux dans un film que ce ton naturel du théâtre recopiant la vie et calqué sur des sentiments étudiés ». De ce constat, le cinéaste dresse un long-métrage marqué par le non-jeu, réfutant le jeu marqué et faussement naturel des acteurs professionnels de l'époque, au profit d'un jeu réel basé sur ce qui « est » et non pas ce qui « paraît » (1). Ton monocorde, absence de jeu emphatique, les interprètes, à l'image du raide et inexpressif Martin La Salle, offrent aux spectateurs ce qu'attend Bresson : l'inmontrable en s'appliquant à montrer des images « insignifiantes ». De ces personnages opaques, le réalisateur en tire un conte moral aux frontières volontairement floues et ambiguës, où les morales individuelle (Michel), religieuse (Jeanne) et policière vont peu à peu s'effacer au profit d'un nouvel ordre moral, le pickpocket jouant ainsi le rôle du révélateur de conscience. 

Maître à penser de la jeune Nouvelle vague, le pouvoir de création du cinéaste passe avant tout par un montage adéquate et très travaillé. La scène du train où Michel et ses deux complices (2) dérobent à la chaîne les portes-feuilles des voyageurs est à ce titre, en plus d'être techniquement brillante, le parfait exemple du véritable travail créatif énoncé par ce réalisateur influent. 

 

Inspiré librement par les thèmes de Crime et Châtiment de Dostoïevsky, et en attendant les adaptations  de Bresson d'Une femme douce (1969) et de Quatre nuits d'un rêveur (1971), Pickpocket y reprend  en particulier le même principe que des individus supposés supérieurs pensent être au-dessus du droit moral et social. De même, l'antihéros de Camus, Meursault, dans L’Étranger de par ses rapports avec sa mère et son détachement apparent à la vie n'est pas sans évoquer Michel avant sa rédemption finale.

Porté par un mystérieux et fuyant Martin La Salle et une angélique Marika Green (3), Pickpocket, s'il pourra dérouter par ses partis pris formels, n'en reste pas moins un classique du cinéma.




Pickpocket | 1959 | 75 min
Réalisation : Robert Bresson
Production : Agnès Delahaie
Scénario : Robert Bresson
Avec : Martin LaSalle, Marika Green, Jean Pélégri, Dolly Scal, Pierre Leymarie, Kassagi, Pierre Étaix
Directeur de la photographie : Léonce-Henri Burel
Montage : Raymond Lamy
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(1Bresson n'hésitant pas à multiplier les prises afin que ses acteurs et leurs gestes deviennent réflexe, et non le fruit d'un apprentissage.

(2) Interprétés par Kassagi, également conseiller technique dans l'art subtil de voler sans se faire prendre et prestidigitateur au civil, et le talentueux Pierre Étaix.  

(3) Son frère Walter jouera dans Au hasard Balthazar (1966) du même Bresson, Walter qui deviendra également et « accessoirement » le père d'Eva Green.

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