Le journal intime d'une nymphomane - Clifford Brown (1972)

Si Daniel Lesoeur, Harry Alan Towers et Erwin C. Dietrich restent irrémédiablement associés à la filmographie de Jesús Franco, on aurait tort d'oublier l'autre grand mécène de la cause déviante francienne, Robert de Nesle et sa société le Comptoir Français du Film Production (CFFP). Véritable pourvoyeur de cinéma en tout genre, le producteur rouennais rencontra le cinéaste madrilène peu avant la mort accidentelle de sa muse Soledad Miranda. Après une première approche en tant que producteur associé pour Les cauchemars naissent la nuit (1970), les deux hommes entamèrent une série de collaborations fructueuses et frénétiques de 1972 à 1978, des Ébranlées aux Emmerdeuses, en passant par la trilogie "culte" récemment réédités par Artus films : La comtesse perverse, Plaisir à trois et Célestine... bonne à tout faire (1), puis le film qui nous intéresse ici : Le journal intime d'une nymphomane

Ortiz (Manuel Pereiro) assiste dans un club au show lesbien de Linda Vargas (Montserrat Prous) et Maria Toledano (Kali Hansa). Bientôt rejoint par Linda, ils profitent de l'instant en buvant plusieurs bouteilles de champagne jusqu'au petit matin. Fortement éméché, l'homme est conduit par la jeune femme vers une chambre d'hôtel non loin du port, où croit-il, elle lui proposera ses faveurs. Passé quelques caresses, Ortiz s'écroule de sommeil. Linda en profite pour téléphoner à la police, et lui indique le meurtre d'une femme, puis elle se tranche la gorge avec le poignard qu'elle dissimulait dans son sac à main. Arrivés sur les lieux, les deux inspecteurs constatent les faits : une jeune femme nue allongée contre son présumé assassin tient l'arme du crime dans sa main gauche. Suspecté immédiatement du meurtre, Ortiz clame son innocence à l’inspecteur Hernandez (Jesús Franco), ainsi qu'à sa femme Rosa (Jacqueline Laurent). Ecoeurée par ce mari qu'elle croyait connaitre, cette dernière accède néanmoins à sa demande d'aide. Sur une information donnée par l'inspecteur, Rosa part rencontrer l'une des connaissances de Linda, la comtesse Anna de Monterey (Anne Libert), afin de prouver l'innocence de son époux.


Narré sous la forme de flashbacks, Le journal intime d'une nymphomane comme son nom l'indique retrace la vie passée du personnage principal. Contrairement à ce que pourrait laisser croire le titre, le film, et à l'instar des métrages appartenant au volet WIP de son auteur, dépasse largement le cadre misogyne attendu pour laisser transparaître une histoire sombre et désespérée, où la gent masculine est dépeinte avec un réel cynisme. Car si en matière de sexploitation, la nymphomanie est prétexte à montrer en général des jeunes femmes nues aux mœurs légères et aux pulsions débridées, ce film de genre n'est en aucun cas le théâtre des aventures légères d'une demoiselle assoiffée de luxure. Au contraire, du fait de l'origine dramatique du mal (un viol), le Journal intime décrit la longue dérive autodestructrice de la dite nymphomane. Descente aux enfers d'une âme en perdition, ce bad trip se distingue par son absence de complaisance et de pathos, où l'obsession voyeuriste de Franco contribue à maintenir un climat lourd et pesant. 
 
Responsable de la post-production pour le CFFP, Gérard Kikoïne eut carte blanche pour choisir la musique. Furent sélectionnés Jean-Bernard Raiteux et la compilation Musique pour l'image signée Vladimir Cosma (2) et H. Tical. La bande originale surprend l'habitué francien par sa teneur acid rock, évoquant plus le psychédélisme hard d'un Iron Butterfly que le groove de la paire Hübler/Schwab (3). En parfaite adéquation avec cette downward spiral, la musique du métrage oscille entre déflagrations hypnotiques et compositions à l'onirisme angoissant. Accentué par cet accompagnement sonore tourbillonnant, le spectateur n'a plus qu'à subir ce drame sordide et sexué.

 

Comme à son habitude, et à l'image de la présence de Jean-Bernard Raiteux, gravite autour du réalisateur espagnol nombre d'habitués, liés cette fois-ci au CFFP. Parmi l'équipe technique, on compte celle du chef opérateur Gérard Brisseau, habitué des productions de De Nesle, et du futur pornocrate, Gérard Kikoïne, qui monta la plupart des films de Franco produit par le CFFP (Des ébranlées à Lorna, l'exorciste - Les possédées du diable). De même, le casting féminin reste identique avec le charmant quatuor composé de Montserrat Prous, Kali Hansa, Doris Thomas et Anne Libert. Enfin, impossible d'omettre l'inamovible Howard Vernon interprétant un médecin dans un rôle subalterne, mais qui aura une importance capitale et fatale dans le devenir de la fragile Linda Vargas.

Drame érotique teinté de psychédélisme, signé par l'un de ses nombreux pseudonymes, Clifford Brown (4), Le journal intime d'une nymphomane de Jesús Franco, en dépit de ses moyens limités, et profitant du physique avenant de son actrice Montserrat Prous, bénéficie d'une ambiance soignée où les amateurs trouveront matière à satisfaire leur déviance francienne (5).




Le journal intime d'une nymphomane (Sinner) | 1973 | 86 min
Réalisation : Jesús Franco (Clifford Brown)
Production : Robert de Nesle
Scénario : Jesús Franco Manera
Adapation : Elisabeth Ledu de Nesle
Avec : Montserrat Prous, Kali Hansa, Howard Vernon, Doris Thomas, Anne Libert, Jacqueline Laurent, Maria Toledano, Francisco Acosta, Manuel Pereiro, Jesús Franco
Musique : Vladimir Cosma (Wladimir Cosma), Jean-Bernard Raiteux
Directeur de la photographie : Gérard Brisseau
Montage : Gérard Kikoïne
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(1) Les deux derniers films produits par De Nesle en tant que producteur associé étant Le cabaret des filles perverses (Blue Rita) en 1977, une co-production Erwin C. Dietrich, et enfin Cocktail spécial l'année suivante, date de sa mort.

(2) Oui, le même de La boum ou des Aventures de Rabbi Jacob ! A noter qu'ici, il signe sous le nom de Wladimir Cosma avec un w, ses autres pseudonymes connus étant Richard Eldwyn (pour l'un de ses rares films classés X, Cours du soir pour monsieur seul ou d'autres navets inavouables) ou Miroslav Cadim.

(3) Responsable de la B.O groovy de Crimes dans l'extase ou Der Teufel kam aus Akasava.

(4) Tandis que le scénario est signé de son vrai nom au complet : Jesús Franco Manera.

(5) Le maître, secondé de Gérard Brisseau, leur procurant nombres de scènes et de cadrages mémorables.


2 commentaires:

  1. Réponses
    1. Merci pour le compliment.
      A noter qu'il s'agit d'un des rares films de sieur Franco que j'ai pu voir en VF.
      Il est effectivement plus facile de les trouver doublés en anglais quand bien même ceux-ci ont été tourné en français !

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