Les Barbarians - Ruggero Deodato (1987)

Contrairement à d'autres genres artistiques, le cinéma bis italien n'aura pas attendu le début d'une nouvelle décennie pour péricliter, la deuxième moitié des années 80 était déjà synonyme de baroud d'honneur pour un cinéma d'exploitation transalpin en manque de souffle, ayant de plus en plus de mal à suivre/copier son cousin étasunien. Les Barbarians de l'italien Ruggero Cannibal Holocaust Deodato est dès lors sinon le symbole de la fin d'un âge d'or, tout du moins une transition, voire même un passage de témoin savoureux (tragique?), cet ersatz barbare étant produit par une paire de mécènes en provenance des USA (qui eux aussi vont bientôt mettre la clef sous la porte): la sacrosainte Cannon de Golan et Globus.

Des films affectionnant l'heroic-fantasy cher à Robert E. Howard, cette décennie dorée n'en manque pas, mais des longs-métrages réussi, le cas se veut plus rare, réduit finalement à celui mis en scène par le scénariste d'Apocalypse Now, John Milius. Combien de Conan le barbare pour nombre de productions ridicules et à côté de la plaque?
 
Et si le grotesque des resucées au budget famélique (Ator) eurent au moins le mérite de faire le délice d'une poignée de cinéphiles déviants, les produits estampillés De Laurentiis avec sa tête de gondole autrichienne eurent quant à eux plus de difficultés à se défaire d'une réputation justifiée de navet au faible potentiel nanar. Or sans surprise, Les Barbarians de Deodato ne déroge pas à la règle et appartient à la première catégorie susmentionnée. Mais ce dernier n'en demeure pas moins un agréable divertissement en grande partie grâce à l’abattage enfantin de ses deux héros ou la conclusion sympathique d'un genre cinématographique en voie de disparition… mais n'allons pas trop vite.

      
Ajoutez y une musique des plus guillerettes en guise d'accompagnement... que demandez de plus?

En des temps reculés, si reculés qu'une frise chronologique serait bien incapable de nous situer cette période lointaine nommée « âge des ténèbres » où les hommes, les femmes et les enfants étaient menés par l'épée, vit les radniks, seule tribu du monde connu à avoir droit de libre passage à travers tout le pays. La légende raconte que leur premier roi troqua une montagne d'or en échange d'un rubis magnifique, la pierre de l'ombilic, une pierre magique renfermant les secrets de la musique, du rire et de la chaleur humaine. De ce pouvoir, les radniks devinrent des amuseurs, des conteurs et des musiciens, accueillis et fêtés où qu'ils aillent. Bien des années plus tard, deux jumeaux orphelins, Kutchek et Gore, ainsi qu'une petite fille prénommée Kara furent recueillis au sein de la tribu désormais guidée par la jeune et belle reine Canary (Virginia Bryant), nouvelle gardienne du rubis et de ses pouvoirs magiques...

   
United Colors of Radniks

Mais comme l'a brillamment introduit le narrateur en début de film, l'histoire se déroule à «l'âge des ténèbres », et un tel rubis, magique qui plus est, peut être objet de convoitise... de même que (et surtout?) sa jolie détentrice... Le tyran Kandar (Richard Lynch) souhaite ainsi acquérir pour des raisons obscures le pouvoir de la pierre de l'ombilic (1). Après une attaque éclair rappelant étrangement une version tiers-mondiste de la scène finale de Mad Max 2, le clan de Kadar tient désormais prisonnière la reine Canary. Leur chef passé maitre dans l'art délicat de la tentation résume ainsi la situation avec un sens aiguë de la concision: « tu vas apprendre à connaître les plaisirs de la captivité ». Malheureusement pour notre clone de David Bowie époque Labyrinth, le rubis, Canary ne l'a plus en sa possession, un de ses fidèles sujets l'ayant caché dans un endroit tenu secret. A défaut de pierre magique, Kadar se contentera dès lors de cette nouvelle prisonnière de sang royal, une reine captive et obéissante tant que son désormais maître es ajouts capillaires épargne la vie des deux jumeaux mordants (2)... Kutchek et Gore vivront à partir de cet instant séparés, envoyés au puits des morts et entraînés aux arènes à la merci du terrible bourreau (Michael Berryman) dans le but un jour de s'entretuer...

      
Festival Michael Berryman

Seize années passèrent au cours duquel une énigme récurrente dans les récits de fantasy barbare traverse de nouveau l'esprit embrumé du préposé: comment des enfants chétifs et sous alimentés peuvent devenir une fois adulte un amas de muscles hypertrophiés sous anabolisants? Passé ce mystère, le spectateur devra subir, au même titre que les deux jeunes héros, les grimaces d'un Michael Berryman en roue libre, plus doué pour jouer les clowns que les tortionnaires, et où le désir du chef du clan d'obtenir la pierre de l'ombilic pour former une troupe comique, concurrençant les niais radniks, commence à prendre tout son sens... En résumé, plus d'une dizaine d'années d'entrainement nanar pour Kutchek et Gore, réduits à l'état d'animal, (dixit la voix off), tandis que leur reine passe le plus libre de son temps dans une cage, couverte de milles bijoux offerts par son maître transi, avec pour seule compagnie les autres femmes de Kadar. Une cohabitation d'autant plus pénible pour toutes les parties en présence, car si Canary se refuse toujours à son supposé maître, Kadar répugne à honorer depuis 16 ans son devoir conjugal envers les dames composant son harem. Les Barbarians, un film où l'on découvre que l'un des thèmes sous-jacents n'est autre que la frustration enrichie de misère affective et sexuelle (3)... Et si les conditions de vie de Canary sont loin d'être idéales, on saluera la perspicacité et la sagesse de la sorcière China, témoin passive de la déchéance et du ramollissement (4) de son chef: certes mais quel pouvoir as-tu encore puisque ton cœur est prisonnier. Car non content de virer romantique et mélancolique, l'emprise de Kadar sur son clan s'affadit, la fin est proche... Mais c'est sans compter sur le pouvoir de nuisance des frères jumeaux désormais prêt à sauver leur bien aimée reine en compagnie de l'intrépide Ismene (Eva La Rue)...

L'amer Kadar, ses poules frustrées... et l'emperlée Canary

Les Barbarians contrairement à d'autres spécimens crapoteux du genre distille tout le long du métrage un climat jovial (en mettant de côté donc les relations sentimentales de notre duo précité), ne dénombrant ni ralentissement notable, ni remplissage intempestif, les acteurs même de piètre qualité communiquant au film un souffle des plus rafraîchissants. Nos deux héros bodybuildés, Peter et David Paul se comportent comme deux enfants sous la direction d'acteur ultra coulante d'un Deodato qui en a vu d'autres (5). Les jumeaux crient, vocifèrent, éructent, grimacent à tout va, deux grands gamins rappelant aux nostalgiques spectateurs leurs exploits dans les cours de récréation et l'humour potache qui y régnait. Mais le film offre également d'autres réjouissances, des invités "prestigieux" venus cabotiner à loisir (George Eastman, Michael Berryman), des créatures et des décors de qualités variables, des costumes ringards, des personnages attachants (Ibar alias Franco Pistoni dit "gueule d'asperge") et une histoire simplette assumée.

Les Barbarians ou un incontournable de l'heroic-fantasy cheapos.



The Barbarians | 1987 | 87 min
Réalisation : Ruggero Deodato
Production : Yoram Globus, Menahem Golan, John Thompson
Scénario : James R. Silke   
Avec : Peter Paul, David Paul, Richard Lynch, Eva La Rue, Virginia Bryant, Sheeba Alahani, Michael Berryman
Musique : Pino Donaggio
Directeur de la photographie : Gianlorenzo Battaglia
Montage : Eugenio Alabiso
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(1) Une pierre magique détenant les secrets de la musique, du rire et de la chaleur humaine... Encore un bad guy qui aurait raté sa vocation artistique et chercherait par tous les moyens, même les plus inavouables, une possible reconversion? Dans Mad Dog & Glory de John McNaughton, le personnage de Bill Murray, parrain local de la mafia, aurait bien voulu être comique de stand-up, à partir de là...

(2) L'un des deux jumeaux ayant accessoirement sectionné de ses petites dents aiguisées le majeur et l'index droit de Kadar...

(3) Les Barbarians, du Houellebecq avant l'heure chez les barbares?

(4) Hum... n'y voir aucun lien et parallèle avec la phrase précédente, pouf pouf...

(5) Après avoir vu Les prédateurs du futur du même Deodato, on est en droit d'être magnanime envers le cinéaste italien.

10 commentaires:

  1. (3) Les Barbarians, du Houellebecq avant l'heure chez les barbares?
    Comme vous y allez docteur Furter ! Mais je vous reconnais bien là : audacieux et perspicace à la fois. Evoquer l'actualité littéraire tout en chroniquant un nanar aussi chamarré que nos beaux barbares... Respect.

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  2. @ La dame: oui osons les comparaisons les plus audacieuses :-D

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  3. Ya pas mégoter savait y faire chez Cannon.
    Mais je préfère quand même Yor dans le genre.
    Ce fut une belle soirée au musée du cinéma l'hiver passé qui nous gratifie chaque dernier vendredi du mois d'un double programme bis à 3euro, en octobre ce sera the raven et american ninja, miam !

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  4. @ Diane: Les deux sont différents, Reb Brown est un gros benêt pour un film qui lorgne du côté de la SF chez les cro-magnons VS dinosaures, alors que ce film de la Cannon est un pur produit heroic-fantasy avec deux bourrins qui en font des caisses mais ne se prenne pas au sérieux.
    Reb Brown est plus proche d'un Casper Van Dien en somme, c'est un charme différent :-D

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  5. Etonnant qu'il n'est pas proposé un rôle à Christophe Lambert ^^

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  6. @ Aquabee: Excellent! Disons que notre Totophe national a raté le casting car à l'époque, pour rappel, il faisait partie des grands espoirs, il faudra attendre les 90's pour que la ringardise couvre totalement la filmo de notre cher Beowulf.
    La Cannon et Lambert se sont ratés de peu, quel gâchis! Quelle frustration! ;-)

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  7. Lambert chez troma ou asylum ou uncut movies ...

    Au fait que sont devenus les 2 castars ?

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  8. @ Diane: D'après la fiche IMDb, les deux frangins ont un peu tourné par la suite, on retiendra en particulier (ils tiennent la "vedette") un film d'action Double Trouble (1992), une comédie Twin Sisters (1994) et la même année une apparition sur le Natural Born Killer de Stone (scène coupée au montage mais trouvable sur youtube). Je note qu'en 2005, les deux ont aussi tourné dans Souled Out avec Gary Busey, Peter Paul jouant le diable tandis que son frangin un musicien vendant son âme à ce dernier... et Busey dans tout ça? L'archange Gabriel bien sûr!

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  9. Je dois avouer que la référence à Houellebecq dans une analyse poussée et néanmoins créative et "émulsifiante" m'a redonné joie de vivre pour quelques minutes !!!

    Merci Dr

    Dr Ultimo

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  10. @ El Ultimo Bastardo: Mais le film aussi redonne la joie de vivre :-D

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