Cannibal Holocaust - Ruggero Deodato: Le voyeurisme à la sauce cannibale

C'est le soir, il est encore un peu trop tôt pour se coucher et vous vous dites : "tiens et si pour trouver le sommeil, je regardais un long métrage avec son quota de tripes et de bidoche ensanglantée?" Dès lors, plusieurs choix peuvent s'offrir à nous, on retiendra par exemple le film fait de bric et de broc où l'horreur gore côtoie l'humour noir potache (Evil Dead 2 de Sam Raimi par exemple) ou celui plus scabreux car difficile, vouloir incorporer une critique sociale tout en gardant à l'esprit une optique fantastique au sens large du terme. Dans le meilleur des cas, vous vous prénommez George Romero (La nuit des morts-vivants, Zombie), John Carpenter (Invasion Los Angeles) et dans le pire, Jean Rollin et son mémorable Le Lac des morts vivants (oui bon je sais, ce nanar est tout sauf une de ses créations, il était juste venu pour cachetonner (Jean Rollin qui part cachetonner... où va le monde?)... n'empêche cette histoire d'enfant illégitime protégée par son géniteur allemand devenu entre temps zombie, ça doit cacher un message...). Alors à quelle catégorie appartient ce Cannibal Holocaust?

Ce film réalisé par Ruggero Deodato, sorti en 1980, aurait la funeste réputation d'être le film le plus censuré de l'histoire (si ça c'est pas de l'accroche racoleuse... enfin s'il n'y avait que ça dans Cannibal Holocaust...). A la décharge du film, on pourrait résumer ce dernier par ces quelques mots (qui ne suivent pas forcément l'ordre chronologique du film, je le précise pour mes lecteurs les plus tatillons): des cannibales, une empalée, des viols, quelques animaux tués, un éjaculateur précoce et une émasculation (double précision utile, histoire de ne pas y voir une relation de cause à effet, pour les deux derniers mots cités, il ne s'agit pas de la même personne, merci pour lui, merci pour eux... et ne pas y voir non plus une sentence cachée venant du réalisateur, on ne souhaite pas l'émasculation pour tous les éjaculateurs précoces... il s'agit d'un film sérieux, "le viol, oui, la gaudriole, non").

Histoire de développer un tant soit peu cette critique de Cannibal Holocaust, intéressons nous un peu à l'histoire... Le film débute par une vidéo nous présentant une équipe de télévision partie faire un documentaire en Amazonie à la recherche de tribus cannibales: Alan Yates le réalisateur, Faye Daniels la scripte et compagne de Yates ainsi que Jack Anders et Mark Tomaso cameramen. Cannibal Holocaust se divise dès lors en deux parties distinctes, celle concernant la recherche de l'équipe de télévision disparu deux mois plus tôt, et la seconde partie correspondant au visionnage du documentaire tournés par Yates and co. Dans un premier temps, nous suivons donc les pérégrinations du professeur Monroe, pistant les traces de l'ancienne équipe en faisant connaissance avec les indiens Yacumo. Puis avec l'aide de ces derniers, Monroe et ses compagnons s'enfoncent encore un peu plus dans l'enfer vert pour rencontrer les fameuses tribus anthropophages, les Yanomamos et les Shamataris. Monroe réussit à gagner la confiance des Yanomamos et récupère les bobines de Yates après avoir découvert plus tôt un sanctuaire composé des ossements de l'ancienne équipe. De retour à New-York, Monroe est contacté par la société de production qui finançait Yates pour servir de caution à une future émission télévisée où serait montré un documentaire basé sur les rushs de Yates, et ainsi comprendre ce qui a bien pu arriver à nos 4 reporters plein d'avenir. Monroe donnant son aval à la seule condition de pouvoir visionner les rushs de l'expédition, voici donc la seconde partie de Cannibal Holocaust...

Sans entrer dans les détails (il me semble que le résumé du second paragraphe est suffisamment clair, non?), les rushs issus des bobines de Yates vont ainsi nous montrer le manque de déontologie de ce dernier, n'hésitant pas à se mettre en scène quitte à déformer la réalité et provoquer ainsi des réactions tout sauf naturelles de la part des protagonistes (un film engagé vous dis-je). L'un des points forts de cette seconde partie provient du fait que tout est filmé du point du vue de Yates and co, caméra à l'épaule, permettant ainsi une immersion totale (Un Projet Blairwitch avant l'heure en somme, mais sans parkinsonïte aïgue...). A ce propos, d'un point uniquement technique, le film ne souffre d'aucun défaut, la photographie, le cadrage ou le montage ne sont en aucun cas amateur, et le film ne fut pas tourné dans le jardin d'acclimatation de la banlieue romaine mais en Colombie (les indiens étant joués par de véritables autochtones, bref on est bien loin des productions Eurociné du vénérable Marcel Lesoeur...à qui l'on doit le célèbre Lac des morts vivants cité précédemment ou le sinistre Mondo Cannibale).

Parmi les nombreux griefs, on a accusé Deodato d'avoir tout simplement tourné un snuff movie, tant la partie faussement documentaire paraissait réaliste (et hormis les actes répréhensibles qui s'y jouent, le résultat est effectivement bluffant... on a rarement vu une aussi belle émasculation!). Par conséquent, Deodato sans compter ses soucis avec les censeurs du monde entier, fut aussi poursuivi par la justice italienne pour obscénité, devant prouver que ses acteurs étaient bel et bien vivants! Autre reproche, les actes perpétrés sur les animaux, ces derniers n'étant pas fictifs, soit deux singes décapités, une tortue qui passe par la case méchoui, un serpent piétiné, une mygale écrasé et enfin un rongeur dépecé. En faisant abstraction des quelques extrémistes de la cause animal (et par extension amis du point Godwin), il serait bon de replacer ces actes dans leur contexte. A aucun moment, on peut qualifier ces actes comme de la torture, Deodato expliquant maladroitement que tout avait été fait de manière légale, "les quotas de chasse ayant été respectés". Entre filmer un singe décapité puis léché par un indien et les expérimentations animales perpétrées depuis un siècle pour la science, personnellement, j'ai fait mon choix (je vous conseille d'aller sur l'excellent blog de Marion Montaigne à ce propos: ICI). Autre point de discorde, la violence perpétrée et les actes (fictifs cette fois ci) sur la gente féminine en particulier: une empalée (pour rappel... en même temps elle apparait sur l'affiche italienne...), des viols (collectifs ou non) ultra réalistes et une "mémorable" scène d'avortement... bref les censeurs n'ont pas chômé en cette année 1980.

Au final, en faisant abstraction des esprits sensibles, le film entretient certes un climat volontairement malsain (pourquoi pas?) mais handicapé par de sérieux points négatifs. Tout d'abord, Cannibal a beau être un film d'horreur, on ne peut s'empêcher de penser que la démarche de Deodato qui convient à complaire une certaine frange de son public dans un voyeurisme crade a de quoi laisser dubitatif, le tout au nom de l'"entertainement"(sans jouer l'élitisme de rigueur, nous nous sentons plus proche du voyeurisme d'un De Palma). Le film atteint un tel niveau dans l'horreur que l'on obtient finalement le résultat inverse escompté (on n'ira pas jusqu'à rire devant les scènes de torture, mais l'épouvante cède sa place à une vision clinique de l'acte... triste). D'autre part, contrairement à certaines opinions, le film est gravement desservi par une bande originale terriblement datée (ou totalement ringarde... un film d'horreur dont la BO ressemble à un film érotique pouet pouet... tiens on croirait entendre le dernier Sébastien Tellier!... ça semble un tantinet handicapant... on est très très loin des ambiances de maître Carpenter...). On appréciera aussi (histoire de finir sur une note légère) les dix premières minutes de Cannibal, où cette fois ci l'interprétation est digne d'une production nanar (on a rarement vu des militaires aussi peu crédibles)... sans compter le doublage français qui lui aussi met au diapason les premières minutes du long métrage.

En conclusion, un film à voir pour les plus blasés d'entre vous... mais certainement pas à revoir...

Faites de beaux rêves...

4 commentaires:

  1. J'avais pas fait le parallèle entre Tellier et Cannibal Holocaust... Mais bon en y réfléchissant il y a un petit truc^^

    PS : très bonne note !

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  2. Un film qui m'intéresse au plus au point, surtout pour me "soigner" : je vire au végétarisme ces temps-ci...

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  3. Oui, c'est gratiné comme même cannibal holocaust mais à côté de philosophy of a knife, c'est du pipi de chat. Je te passe l'odeur...
    sinon, je tiens un blog ciné: peut être pourrions nous partager des impressions sur nos blogs respectifs? Voici l'adresse:
    http://cinemadolivier.canalblog.com/
    à bientôt j'espère!

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  4. j'ai pris note.
    Ouais bon c'est certes moins gratiné que "philo of a knife" mais bon... vu le résumé que tu en as fait sur "la déchéance collective assistée", ça donne encore moins envie... au moins ce truc de Deodato reste une fiction

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