La fable du sandwich au thon et de l'épingle à nourrice

[Article précédemment paru sur Progressia] (1). Parmi les nombreuses réjouissances que procure la vie d'un passionné de musique, celle de rencontrer un amateur d'une autre paroisse sonore que la votre ou d'assister spectateur à la rencontre improbable entre deux, trois (et plus si affinités) pèlerins aux goûts diamétralement opposés, reste rarement un instant constructif (mais ô combien rafraichissant) lorsque celles-ci riment avec incompréhensions mutuelles, se concluant au possible par quelques sentences bien senties ("crève donc charogne, avec tes goûts de chiotte... baltringue!").

Prenons un exemple. A ma gauche, Jacques, grand amateur de sandwiches au thon, de farfadets et de rock progressif, et à ma droite, Johnny, grand amateur de bières bon marché, d'épingles à nourrice et des Sex Pistols. Mettez les dans un endroit exigu (2), idéal pour nouer des relations amicales... et laissez reposer à bonne température. Attendez quelques heures que nos deux cobayes mijotent bien dans leurs idées reçues et servez.

Honneur aux aînés, on appréciera la verve outrancière non dénuée d'un certain panache dont Jacques usera tout « au long » de cette discussion stérile, se drapant dès le départ dans une condescendance qui n'est pas sans rappeler les meilleures interviews de Chris Squire. Difficile en effet de la part de Johnny ou même du spectateur venu assister à cette rixe verbale de ne pas être consterné/amusé en lisant la sempiternelle rengaine de notre éternel jouvenceau quand celui-ci clôt le débat avant même le début des hostilités en déclarant solennellement « qu'on ne mélange pas les torchons et les serviettes, qu'il écoute du rock intelligent et qu'à partir de là, il lui sera difficile d'échanger quelques mots à quelqu'un de basse extraction se complaisant dans une musique pauvre jouée par le premier clodo venu ».

Jacques est d'ordinaire taiseux, mais dès qu'il s'agit de défendre sa vertu, il sait être un lion. Tandis que Johnny commence à attaquer les mollets de notre mangeur de thon, il faut admettre que cet argument usé jusqu'à la corde est encore utilisé par certains. Cette posture a de quoi en effet faire sourire plus d'un, si encore de nos jours on trouve des petits neveux de Keith Emerson voulant se faire plus gros que le bœuf, faisant passer leur rock pompier comme un monument de classicisme moderne, soit (3), mais on n'aura plus de mal à accepter non pas leur succès public (4) mais surtout cette attitude hautaine que peuvent avoir leurs admirateurs les plus déconnectés vis à vis des autres musiques. Si la technique seule ou plutôt son étalage au profit d'un supposé lyrisme régissait la qualité d'une chanson et ceci sans rentrer dans le débat éternel opposant cette dernière à l'émotion, on aimerait dès lors s'interroger sur la place qualitative que peut avoir le blues, archétype de la musique « primaire » ou encore celle du jazz dans la musique par exemple.

Il n'empêche à défaut d'arguments valables ou disponibles, et entre deux crachats lancés par Johnny maudissant les chansons de plus de 4 minutes, Jacques n'ayant rien trouvé de mieux que de jouer les victimes après s'être si « brillamment » exprimé, on pourra rétorquer à notre troll que si le punk anglais fut un sursaut salutaire face à « l'embourgeoisement » du rock, on aura tout de même un peu de mal à avaler l'omnipotence de son porte-étendard préféré, les Pistols étant avant tout une formidable entreprise de démolition orchestrée par le (sinistre) Malcom McLaren... et rien d'autre (5). De même, Rotten and co, parangons de la révolte destroy contre le ras de marée progressif? Allons Johnny, ça serait: 1/ vite oublier l'héritage proto-punk US et celui du pub rock anglais et 2/ si Yes ou le Floyd remplissaient les stades en 75-76, la soit disant « menace bourgeoise » restait toute relative eu égard aux charts de l'époque.

Ainsi, Jacques, désormais passé maître dans l'art de l'esquive de la projection salivaire, promit de se prendre un peu moins au sérieux (6)... quant à Johnny, notre boy-scout en punk attitude, laissons lui le plaisir de découvrir l'excellent premier album des Public Image Limited (1978) de John Lydon (ex-Rotten) et sa première plage intitulée Theme de... 9 minutes.

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(1) Qui a dit que les progueux n'avaient pas d'humour? Moi! Euh oui mais alors pas fort...

(2) Enfin n'importe quel forum ou blog sur le web pourra faire l'affaire, Jacques étant un très grand introverti et Johnny, de par sa nature rebelle, aime jouer au troll sur les sites où les amis de Jacques font partager leur passion pour le rock symphonique.

(3) Encore que pour Muse et son dernier The Resistance, on sera beaucoup moins pragmatique.

(4) A force de voir ce qui truste les meilleures ventes d'album, on est en droit d'être blasé ou plutôt résigné. Alors si certains vendent leurs disques comme du PQ...

(5) Rien d'autre, hormis évidemment les classiques qu'ont doit à Rotten, Jones et Matlock tels que Holiday in the Sun, Anarchy in the UK, God Save the Queen ou EMI sur leur premier album et le fait qu'ils ont permis la mise en lumière de ce mouvement salutaire où la devise « Do It Yourself » résonne encore de nos jours.

(6) Quoique Jacques restant encore un peu tatillon concernant les critiques envers les farfadets...

8 commentaires:

  1. Le prog-punk reste à inventer...

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  2. ça sent le vécu

    pour le prog punk je sais pas sinon ya les Levellers et leur crincrin

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  3. @ Diane: le vécu... au niveau du crachat ou de son évitement? :-D

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  4. l'affrontement entre le bouffeur de thon et le rocker de base me rappelle un bien joli et récent fight aGiTé chez l'un de nos petits camarades...

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  5. @ Diane: c'est vrai que ce fight stérile m'a inspiré ^^

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  6. Dahu Clipperton24/09/2010 21:38

    Oh, je ne vois pas du tout de quel fiGhT vous voulez parler (Jacques, pourquoi Jacques ? ;D)

    C'est bien parce que j'ai la crève que je ne m'étendrai pas au sujet de "Close to the edge". Et puis j'ai déjà dit tout l'amour que je porte à ce chef d'oeuvre où-vous-savez, ça m'a valu d'être qualifié de "cas relevant de la psychiatrie".
    Cela dit, j'ai jamais dit le contraire. ^^

    En ce qui concerne "Nevermind the bollos", je me demande quand est-ce que ce disque cessera d'être porté au pinacle. Mais je radote. C'est juste qu'il donne surtout envie de coller le premier Damned à la place. Les chansons, la prod de Nick Lowe, l'ironie froide sans la pose à deux balles, bref, c'est tellement mieux. Mais je radote.
    N'empêche, j'ai vu qu'ils allaient sortir un parfum (pardon ! une "fragrance") Sex Pistols : punk's not deeeead !

    ("remugles de bière bon marché et vomi séché" ? J'en fais des rêves tout moites.)

    Par ailleurs, j'ai déjà entendu parler de "punk progressif" à propos de Mission Of Burma.

    ...

    Comme quoi, mine de rien, critique musical c'est pas un métier facile.

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  7. @ Dahu: Mais ouiiiiiii pourquoi Jacques? :-P

    Concernant le Pistols, le cas Yes ayant effectivement déjà été relevé (cela dit, il reste toujours un peu de rab concernant notre ami Keith Emerson, tiens ça me rappelle un commentaire précédent où qqn vantait sa "compétence musicale" en méprisant les cuistres qui n'en ont pas), j'apprécie énormément leur premier méfait, mais il ne faudrait pas non plus le faire passer pour ce qu'il n'est pas, un chef d'œuvre.

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