Croix de fer (Cross of Iron) - Sam Peckinpah (1977)

A de très rares exceptions, le film de guerre durant les 50's-60's se cantonna très souvent au registre héroïque exaltant le courage de ses hommes menant à bien des opérations spectaculaires ne remettant que très rarement en cause l'absurdité de la dite guerre. Ces longs métrages se focalisaient ainsi en très grande majorité sur la Seconde guerre mondiale. Dès lors, la question n’avait pas lieu d’être, la monstruosité et les horreurs du régime Nazi faisaient passer cette remise en cause légitime pour de l’obscénité ou plus simplement pour un hors sujet. Combien de Dr Folamour (Dr Strangelove) face à une pelleté de films (patriotiques) au budget conséquent où se pressaient toutes les stars du moment? Prenez un sujet de film lambda, une opération suicide couronnée de succès comme Hollywood pouvait s’en repaitre par exemple, agrémenté le d’une louche de grand spectacle et saupoudré le tout de jolies têtes de gondole, voilà à quoi ressemblait finalement le film de guerre dans les grandes lignes… avant la fracture post-Vietnam (1). La mémoire collective aurait tendance à ne retenir que les chefs d’œuvre de Coppola et Cimino, Apocalypse Now et Voyage au bout de l’enfer (The Deer Hunter), et dans une moindre mesure celui de Dalton Trumbo, Johnny s’en va t’en guerre (Johnny Got His Gun). Pourtant durant cette décennie 70’s, un autre réalisateur américain de renom quoiqu’un peu borderline et en dehors du système (ceci expliquant sans doute cela) réalisa lui aussi un film de guerre "divergeant" : Sam Peckinpah et son méconnu Croix de fer (2).

Deux années après son raté Tueur d’élite et une overdose à la cocaïne, Peckinpah revient au cinéma avec une nouveauté le concernant, s’atteler à la réalisation d’un film de guerre, adapté du roman de Willi Heinrich, La peau des hommes, ou un épisode de l’effroyable front de l’Est du point de vue allemand. 1943, lors de la retraite de la péninsule de Kouban vers la Crimée, un officier aristocrate allemand (Maximilian Schell) se targuant d’être issu d’une grande famille prussienne rentre en conflit avec l’un de ses sous-officiers (James Coburn). Une lutte des classes opposant le nouveau venu provenant de France, le capitaine Stransky, et le sergent Steiner. Un officier prusse, qui du fait de sa supposée illustre extraction, convoite l’une des distinctions militaires suprêmes, la croix de fer... et quel qu'en soit le prix à payer pour ses subalternes.

Le générique de Croix de fer s'inscrit immédiatement comme un des films les plus cyniques de son auteur, à l'instar de son personnage principal le sergent Steiner. Faire cohabiter, le temps des crédits habituels, l'hymne officiel des SA, le Horst-Wessel-Lied, avec la comptine Hänschen klein en support à des images du troisième Reich annonçait déjà la couleur... en attendait-on moins du réalisateur d'Apportez-moi la tête d'Alfredo Garcia?

Cela dit, réduire ce douzième film de Peckinpah à un festival de cynisme serait en premier lieu réducteur et finalement ridicule, tant le monde dépeint par le cinéaste évoque avant toute chose le thème des futurs soldats perdus, considérés certes comme de la "chair à canon" par leurs généraux, mais avant tout engagés dans une guerre perdue d'avance (3). Une situation résumée avec lucidité par le colonel Brandt (James Mason): "le soldat allemand n'a plus aucun idéal, il ne combat plus pour la culture occidentale, ni pour une forme de gouvernement de ses rêves, ni pour ce parti de merde... juste pour sa vie". A ce titre, Croix de fer peut être scindée en deux parties distinctes, avec en guise de séparation, les scènes situées à l'hôpital des blessés où se repose un temps le sergent Steiner. S'il n'en ressort pas transformé, il en découle une fatalité dramatique révélatrice, tant par ses visions hallucinatoires que par ses propos: "Il faut que je parte, que j'y retourne [...] il y a longtemps que je n'ai plus de maison [...] ". Ainsi ce qui se dégage du film avant le caractère désabusé de son antihéros, c'est bien la mélancolie des personnages, symbolisée par le capitaine Kiesel (David Warner). L'acteur habitué à jouer les traitres et autres vils personnages (Tron, C'était demain...(Time After Time), Twin Peaks) se voit offert par Peckinpah l'un de ses meilleurs rôles, sinon le plus touchant, un troublant contre emploi, un homme à l'image de son aspect négligé, fatigué de cette guerre, en lambeaux tel le soldat allemand durant cette déroute sur le front de l'Est.

Au final, le style de Peckinpah reste égal à lui-même: nerveux, radical, violent... avec un soin apporté au réalisme des batailles filmées caméra à l'épaule mais aussi à celui du matériel comme l'utilisation de véritables chars soviétiques par exemple. Un long-métrage nihiliste dont le rire final de James Coburn marque longtemps les esprits, tout comme le diaporama en guise de générique de fin et ses images provenant de la Shoah et de la guerre du Vietnam au son de Hänschen klein.

Cross of Iron, le film de guerre de 1977 (4).



Cross of Iron (Croix de fer) | 1977 | 132 min
Réalisation : Sam Peckinpah
Scénario : Julius J. Epstein, Walter Kelley, James Hamilton
Avec : James Coburn, Maximilian Schell, James Mason, David Warner, Klaus Löwitsch, Vadim Glowna, Roger Fritz
Musique : Ernest Gold
Directeur de la photographie : John Coquillon
____________________________________________________________________________________________________

(1) En écartant la grande majorité des films français traitant du même sujet au cours de cette même période… dans le cas présent, vaut-il mieux se restreindre aux comédies franchouillardes… c’est dire…

(2) Film qui eut un succès relatif en Europe, mais passa totalement inaperçu aux USA... ce qui n'empêcha pas Hollywood de produire une séquelle inutile avec Richard Burton et Rod Steiger en 1979.

(3) Ce trait concerne plus les soldats des prochaines guerres coloniales françaises, néanmoins la position du simple soldat allemand perdu en plein front de l'Est n'est guère dissemblable ou enviable, à mon avis.

(4) La même année, l’anglais Richard Attenborough réalisa la superproduction Un pont trop loin qui aura au moins le mérite de mettre en lumière l’un des plus sinistres échecs de l’armée alliée... avec dans le rôle d’un officier allemand de nouveau Maximilian Schell.

8 commentaires:

  1. Dahu Clipperton08/05/2010 13:22

    Je l'ai vu il y a quelques années celui-ci, et c'est vrai que je m'étais pris une belle baffe (avec les meilleurs Peckinpah, de toute façon...^^). Il faut vraiment que je le revoie, à l'occasion.

    "Ainsi ce qui se dégage du film avant le caractère désabusé de son antihéros, c'est bien la mélancolie des personnages"

    >> Exactement ! A mon sens, c'est bien ce qui annule le supposé "cynisme intégral" de Peckinpah, blason accolé bien trop vite à ce grand cinéaste. Parce que ses personnages ont toujours un vécu, semble se traîner un poids, une profonde douleur, d'autant plus saisissants et "viscéraux" qu'on ne sait pas vraiment d'où cela vient (le passé (le passif ?) des personnages est laissé dans l'ombre, trouble dans tous les sens du terme...)

    C'était plutôt osé de sa part de se placer chez les soldats de la Wehrmacht. L'antithèse du film de guerre manichéen, pas de "bons" ou de "méchants" ici... Juste rappeler qu'il ne peut y avoir que des perdants, et que la guerre, c'est la crasse, le sang, la boue et la peur...
    D'ailleurs, je crois que Kubrick a du l'apprécier, ce film : je ne peux pas m'empêcher de penser aux scènes de combats de "Full metal jacket", en particulier dans le travail magistral sur les plans ralentis, où se mêlent la terre, le sang, les éclats de métal dans une danse visuelle mortifère, quasi picturale.

    Sinon, question nihilisme, "Apportez-moi la tête d'Alfredo Garcia" reste intouchable, je crois ;D

    RépondreSupprimer
  2. @ Dahu: Oui j'aurais pu d'ailleurs aussi développer le fait que Steiner est certes cynique mais pas moins apprécié de ses hommes du fait de ses qualités de chef ou tout simplement humain, telle la scène d'anniversaire ou sa relation avec le jeune soviétique... mais la mélancolie imprègne tellement le film que j'ai effectivement centré avant tout ma chro sur cet aspect.

    RépondreSupprimer
  3. Un de mes films de chevet ! Un chef-d'oeuvre de mélancolie et de violence désespérée. Un beau pamphlet sur l'absurdité de la guerre.

    RépondreSupprimer
  4. @ Viviane: oui un vrai conte de fée, ce que devrait toujours être un film de guerre, et pas seulement un film spectaculaire sans fond...

    RépondreSupprimer
  5. Excellent le lifting, Doc!

    RépondreSupprimer
  6. @ Xavier: oui et encore je vais voir si je peux pas améliorer qq couleurs, on va voir ça ;-)
    J'étais parti pour un fond gris avec des couleurs ultras classes et au dernier moment je me suis rendu compte que c'était exactement le même fond que le Golb!!! Horreur et damnation, j'ai pas suffisamment de liquidité pour devoir un droit de Copyright à Thom moi!!!! ^^

    RépondreSupprimer
  7. Soit dit en passant, je préfère ton nouveau design que celui du Golb. (et j'espère que Thom n'aura pas l'idée saugrenue de venir boire un coup dans les commentaires d'un vieux film de guerre de 1977)

    RépondreSupprimer
  8. @Xavier: je dois confesser être assez fier de ma nouvelle bannière remastérisée en fait ^^

    RépondreSupprimer