Razorback - Russell Mulcahy (1984)

Deuxième long-métrage de Russell Mulcahy, après le méconnu Derek and Clive Get the Horn (1979) avec le duo comique Dudley Moore et Peter Cook, Razorback s'inscrit, on ne saurait le réfuter, comme l'une des figures marquantes de la Ozploitation des 80's. Engagé par Hal McElroy, producteur, la décennie précédente, des trois films de Peter Weir, Des voitures qui ont mangé Paris (1974), Pique-nique à Hanging Rock (1975) et La dernière vague (1977), Mulcahy s'était davantage fait remarquer comme réalisateur de vidéo clips en signant ceux de Duran Duran et d'Elton John [1]. Présenté comme une variation dans l'Outback australien des Dents de la mer de Steven Spielberg, Razorback s'avéra toutefois à sa sortie un échec commercial dans son pays d'origine en Australie ou bien Outre-Atlantique. En compétition au Festival du film fantastique d'Avoriaz en 1985, le film fut au contraire mieux accueilli sur le vieux continent [2], avant de connaitre, par la suite lors de son exploitation en vidéo, ses galons mérités de film culte. Édité par Carlotta, Razorback est désormais disponible pour la première fois en édition Blu-ray dans sa nouvelle restauration 4K depuis le 10 juillet 2019.

Une nuit, dans une maison isolée, au fin fond du désert australien, Jake Cullen (Bill Kerr) est le témoin impuissant de l'attaque brutale d'un sanglier géant qui détruit sa maison et emporte son petit-fils. Accusé de l'avoir tué, Cullen est finalement acquitté faute de preuves suffisantes. Désormais, il vouera sa vie à exterminer chaque razorback qui croisera sa route et à retrouver le spécimen qui a anéanti sa vie. Deux ans plus tard, Beth Winters (Judy Morris), une journaliste américaine, débarque dans la région pour enquêter sur les massacres de kangourous. Face à la défiance des autochtones, Beth part à la conserverie Pet Pak, tenue par les frères Baker, Benny (Chris Haywood) et Dicko (David Argue), où les marsupiaux sont étripés et débités...

 
D'un prologue faisant écho à la disparition d'Azaria Chamberlain en 1980 [3], le scénario d'Everett de Roche, adapté du roman de Peter Brennan, se démarque de la seule menace animale cinématographique encore en vogue alors, dix ans après les premiers méfaits anthropophages du Carcharodon carcharias. Si l'hommage à Jaws est manifeste et volontaire, Razorback se distingue pourtant des clones abâtardis réalisés à la chaine depuis le mitan des années 70, du crocodilien (Le grand alligator de Sergio Martino en 1979) au céphalopode géant (Tentacules d'Ovidio G. Assonitis en 1977). Loin de calquer son histoire à celle écrite, en son temps, par la paire Peter Benchley et Carl Gottlieb, celle de Razorback s'attache davantage, en sus de clins d'œil évidents, du personnage de Jake Cullen influencé par le capitaine Achab, source d'inspiration du Quint de Spielberg, à la chasse au razorback par les autochtones renvoyant à celle au squale au large d'Amity, à distiller le même type de suspense par les rares et sauvages apparitions du sanglier sanguinaire. 

Tourné en Nouvelle-Galles du Sud, ce pur produit d'exploitation made in Australia, à l'instar d'un certain cinéma de genre étasunien, s'illustre également par le portrait de la communautés redneck qui peuple l'Outback, et, en particulier, la fratrie Becker. Cousins éloignés de la famille dégénérée, le cannibalisme en moins, de Massacre à la tronçonneuse (1974) de Tobe Hooper, Benny et Dicko n'ont rien à envier aux tueurs de kangourous croisés dans le Wake in Fright (1971) de Ted Kotcheff. Totalement possédé par son personnage, David Argue livre ici une performance frôlant plus d'une fois la limite, faisant de Dicko et Benny les véritables dangers de Gamulla, à faire oublier la prestation du morne Gregory Harrison en époux vengeur (Jeff Bridges fut un temps pressenti).

 
Thriller horrifique animalier, sinon écologiste [4], doublé d'une vision cauchemardesque de l'Outback, Razorback, se caractérise enfin, et en dépit des coupes imposées par la Warner Bros., par son climat et ses scènes chocs à l'image du « viol » et de la mort de Betty Winters par le razorback. Bénéficiant du travail soigné du chef opérateur Dean Semler (Mad Max 2, et futur lauréat d'un Oscar pour Danse avec les loups), la vision de Mulcahy s'en trouve sublimée, à l'image de la séquence du rêve de Carl, ou de la photographie saturée mettant en valeur les paysages australiens. Mieux, ce second long métrage de Mulcahy ne souffre pas, encore, sans doute du fait de son budget serré, des tics visuels et autres effets de caméra vains auxquels il habituera l'assistance dès Highlander. Dont acte.

Parmi les suppléments, en sus du commentaire audio du réalisateur, le Blu-ray comprend le documentaire Requins sur pattes, qui retrace la genèse du film avec les entretiens du réalisateur Russell Mulcahy, du producteur Hal McElroy, du créateur de la « bête » Bob McCarron et du compositeur Iva Davies. Enfin, quand bien même, l'idéal aurait été de pouvoir incorporer les scènes coupées dans la version restaurée, l'amateur de chair fraiche et l'amatrice de sensations fortes apprécieront les trois minutes supplémentaires regroupant lesdites scènes, dont la mordante mise à mort de Jake Cullen (à défaut la version uncut est disponible en bonus avec le transfert depuis la VHS 4/3 australienne).

A (re)voir.



Crédit photos : RAZORBACK © 1983 WESTERN FILM PRODUCTIONS (No 1) PTY LTD. Tous droits réservés.


Razorback | 1984 | 95 min | 2.35 : 1 | Couleurs
Réalisation : Russell Mulcahy
Scénario : Everett de Roche d'après le roman de Peter Brennan
Avec : Gregory Harrison, Arkie Whiteley, Bill Kerr, Chris Haywood, David Argue, Judy Morris
Musique : Iva Davies
Directeur de la photographie : Dean Semler
Montage : William M. Anderson      ___________________________________________________________________________________________________

[1] Ou encore celui de la chanson Video Killed the Radio Star des Buggles, premier clip diffusé par la chaine musicale nommée MTV en 1981.

[2] Un peu moins de 500 000 entrées en France.

[3] Accusée d'avoir égorgé sa petite fille de neuf mois, alors que sa mère avait rapporté qu'Azaria avait été attaquée par un dingo dans la région australienne d'Uluru, Lindy Chamberlain fut condamnée à perpétuité en 1982 avant qu'elle ne soit libérée quatre ans plus tard après la découverte d'un morceau de vêtement du nourrisson. Le long métrage Un cri dans la nuit réalisé par Fred Schepisi, avec Meryl Streep et Sam Neill, sorti en 1988, est inspiré de ce fait-divers.

[4] Libre à chacun de considérer ce razorback comme la réponse violente de dame nature aux massacres de la faune locale.

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