China Gate - Samuel Fuller (1957)

Premier long métrage ayant pour sujet le conflit indochinois, et, par extension, premier film étasunien pré-Viêt Nam, China Gate de Samuel Fuller compte parmi les films de guerre majeurs de la riche filmographie du cinéaste. Second film réalisé pour le compte de la 20th Fox de Darryl F. Zanuck avec Quarante tueurs en 1957, en sus du Jugement des flèches pour la RKO, China Gate s'inscrit dans la droite lignée des classiques J'ai vécu l'enfer de Corée et Baïonnette au canon!. Interdit en France [1] lors de sa sortie, le film est désormais disponible chez Carlotta en version restaurée en en Blu-Ray et DVD depuis le 12 juin dernier.

1954, à la fin de la guerre d'Indochine, un commando de la Légion étrangère s'apprête à effectuer une dernière mission : détruire les tunnels renfermant le stock d'armes des combattants communistes menés par le commandant Cham (Lee Van Cleef). Pour cela, ils font appel à une séduisante Eurasienne surnommée Lucky Legs (Angie Dickinson). Ayant mis en place un trafic d'alcool dans la région et connaissant bien Cham, elle seule peut les aider à mener à bien leur mission. Mais la présence de son ex-mari, le sergent Brock (Gene Bary), va créer de nombreuses tensions au sein du groupe…
 
 
Six ans après ses précédents films de guerre, réalisés alors durant le conflit coréen, Samuel Fuller revenait aux affaires, cette fois-ci, trois années après les accords de Genève qui marquaient la fin de la guerre d'Indochine. Long métrage produit en pleine Guerre froide, China Gate, et son prologue marqué par son colonialisme et son anti-communisme : "Il y a plus de trois cent ans les missionnaires français ont été envoyés en Indochine pour prêcher l'amour de Dieu et l'amour fraternel entre les hommes. [...] Après la fin de la guerre de Corée, la France s'est retrouvée seule pour protéger le pays et a combattu pour freiner le communisme et le pillage de l'Asie.", aurait pu n'être qu'une série B de propagande. Or, c'était bien vite oublié le nom du cinéaste et auteur du scénario : Samuel Fuller.

Tourné non pas en Asie, mais dans les décors extérieurs de la RKO, China Gate répond à l'argument de J'ai vécu l'enfer de Corée, soit une mission en terrain ennemi composée d'un commando composite (dont deux américains, un français, un grec, un hongrois), avec, une fois n'est pas coutume, à leur tête, en guise de guide, une femme menant ces militaires jusqu'à la porte de Chine. Angie Dickinson, qui avait précédemment doublé l'hispanophone Sara Montiel pour Le Jugement des flèches, incarne dans la grande tradition des héroïnes de Samuel Fuller un personnage fort. Passé maitre dans « l'art du paradoxe » [2], Fuller fait de son scénario l'instrument de ce renversement des valeurs, pour mieux dynamiter les lieux communs hollywoodiens. Le héros blanc étasunien est un raciste, qui a abandonnée Léa à la naissance de leur fils, le sergent Brock ne supportant pas d'avoir un enfant métis aux yeux bridés, tandis que le commandant communiste, ancien instituteur, est prêt à accueillir et à élever ce fils dont sa mère s'avère être l'unique amour de Cham. 

 
Film éminemment personnel dans la filmographie du grand Fuller, China Gate offre au chanteur Nat “King” Cole, comme le veut la formule, un rôle à la mesure de son talent. Non content d'écrire un personnage inspiré par lui-même [3], Fuller insère, par deux fois, dans son film un intermède musical avec la chanson-titre interprétée par Cole/Goldie. Parenthèses loin d'être anecdotiques qui s'intègrent naturellement au récit, ces séquences aux paroles mélancoliques servent de parfait contrepoint. "En ce qui me concerne, vous et les gars au marteau et à la faucille pouvez continuer à vous battre" déclare, sans équivoque, Léa, qui est "un peu de tout et beaucoup de rien du tout". Métisse, dont la mère était Moï, "« Sauvage » en Vietnamien", la belle aux longues jambes ne cache pas son détachement envers cette guerre et sa haine contre Block "j'apprends à haïr rien qu'en te regardant", seul compte pour elle désormais d'envoyer son fils en Amérique, et quel qu'en soit en le prix à payer pour elle.

Film de guerre réalisé par un ancien vétéran de la Seconde Guerre mondiale, China Gate s'écarte, on l'aura compris pour celles et ceux qui connaitraient mal, ou peu, Samuel Fuller, du long métrage binaire comme pouvait le laisser supposer son prologue. Villes et villages en ruines, personnages confus et victimes de la guerre [4], le constat est des plus amers. "Les pilotes français sont stupides, tout comme les Américains. Ils ne bombardent pas les temples et les églises. Nous bombardons tout. Donc nous allons gagner" confesse Cham à Léa, or, comme évoqué plus haut, rien n'est aussi simple chez Fuller, le héros blanc est un raciste et l'ennemi est un personnage sentimental.

Filmé en cinémascope [5] dans un noir et blanc signé Joseph F. Biroc (La vie est belle, Fureur apache), China Gate convie, enfin, en sus de Gene Barry qui joue la même année dans Quarante tueurs, plusieurs habitués du cinéma de Fuller dont Neyle Morrow, Paul Busch ou Paul Dubov, sans oublier la présence de Marcel Dalio dans le rôle du prêtre.

L'édition Blu-ray et DVD de Carlotta propose, comme supplément, le documentaire Peace of Mind : Un regard personnel sur "China Gate" de Samuel Fuller par Samantha Fuller, fille du réalisateur, et sa mère Christa Lang Fuller.



Crédit photos : CHINA GATE © 1957 MELANGE PICTURES LLC. TOUS DROITS RÉSERVÉS.

China Gate (Commando chez les Viêts / Porte de Chine) | 1957 | 95 min | 1.85 : 1 | N&B
Réalisation : Samuel Fuller
Scénario : Samuel Fuller
Avec : Gene Barry, Angie Dickinson, Nat “King” Cole, Paul Dubov, Lee Van Cleef, George Givot, Marcel Dalio
Musique : Victor Young, Max Steiner
Directeur de la photographie : Joseph F. Biroc
Montage : 
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[1] Avant d'adapter son roman Chien blanc pour Dressé pour tuer (1982), Sam Fuller fut invité par la voix de Romain Gary, alors Consul de France à Los Angeles, à couper plusieurs éléments de son film, dont le prologue, l'État français appréciant modérément qu'un long métrage est pour sujet la guerre d'Indochine, quand bien même celui soit ouvertement dédicacé à la France.

[2]  Cf. le texte écrit par Jean-François Rauger dans le cadre de la rétrospective que la Cinémathèque française consacra à Samuel Fuller en janvier 2018.

[3] Goldie à l'instar de Fuller a servi au cours de la Seconde Guerre mondiale dans la Big Red One.

[4] Le légionnaire Jaszi souffre d'un trouble de stress post-traumatique et manque de tuer en pleine crise de somnambulisme Goldie. 

[5] On se souviendra pendant encore longtemps la première scène d'Angie Dickinson et ses longues jambes nues filmées en cinémascope.

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