Black Emanuelle autour du monde - Joe D'Amato (1977)

Quatrième long métrage mettant en scène l'héroïne créée par Bito Albertini, Black Emanuelle autour du monde se présente, sans aucun doute, comme le volet le plus déstabilisant des cinq films réalisés par Joe D'Amato. Tournée dans la foulée de Black Emanuelle en Amérique, cette suite directe convie une fois encore le spectateur à suivre, donc, les aventures de la célèbre photo-reporteur globetrotteuse du sexe à travers le globe. Salué comme il se doit par les censeurs du monde entier, ce troisième chapitre signé D'Amato se démarque toutefois davantage par sa radicalité intrinsèque, que par ses excès formels hérités des précédents épisodes. Mieux, le réalisateur romain confortait, depuis le séminal Emmanuelle et Françoise [1] deux ans plus tôt, sa position unique de moraliste du cinéma bis. Mais n'allons pas trop vite.

San Francisco. De retour d'une île déserte, Emanuelle (Laura Gemser) rencontre dans un hôtel son amie journaliste Cora (Karin Schubert) qui rédige un article dont le sujet est la violence à l'égard des femmes. Dans sa chambre, Emanuelle est victime d'une tentative de viol, mais est sauvée par Malcolm Robertson (Ivan Rassimov), président d'un comité d'aide au Tiers monde pour les Nations-Unis. En dépit de leurs engagements professionnels respectifs, Emanuelle et le Dr Robertson se promettent de se revoir de nouveau, quand Emanuelle est envoyée par son directeur en Inde pour interviewer un gourou (George Eastman), qui prétend avoir découvert le secret de l'orgasme infini...


Sous-titré dans sa version italienne Perché violenza alle donne ? (Pourquoi la violence contre les femmes ?), Black Emanuelle autour du monde n'est pas le produit auquel pouvait s'attendre le déviant amateur de sexploitation, alléché, il est vrai, par la scène d'amour introductive entre la belle métisse et un avenant routier. Tandis que Black Emanuelle en Amérique pouvait s'apparenter à un brillant catalogue de scènes choc, synthèse des excès du cinéma d'exploitation dans sa forme la plus libre, ce nouvel épisode, dans sa version non coupée, s'apparente au contraire comme une entreprise de sabotage, D'Amato subvertissant sciemment le genre qui l'a fait connaitre. 

Sur un scénario écrit par Maria Pia Fusco, le long métrage suit dans son premier tiers, comme à l'accoutumé, les pérégrinations érotiques de son héroïne, avec la présence non moins remarquée de Luigi Montefiori, alias George Eastman, dans, faut-il le souligner, son unique participation à la série des Black Emanuelle réalisée par son acolyte et complice Joe D'Amato. Gourou vénal, monnayant son savoir transcendantal auprès de ses fortunés disciples, le supposé sage indien cache en fait, sans surprise (?), un phallocrate dont le but premier est d'apprendre aux femmes l'art de la séduction et des caresses afin de donner du plaisir aux hommes. Pire, du moins pour lui, confondu par la perspicace Emanuelle, cette incarnation auto-déclarée de l'amour cache, en fait, un éjaculateur précoce vite renvoyé par la belle à ses chères études méditativo-sexuelles. Rideau.


Rencontrée lors de son escale indienne, découverte dans sa chambre, cette dernière ne pouvant pas, ou plus, payer les prestations exorbitantes du gourou précité, Mary (Brigitte Petronio), non contente de découvrir pour la première fois le plaisir charnel, "je commençais à croire que j'étais frigide", dans les bras de la délicate Emanuelle, lui confie son terrible secret. La jeune femme avoue avoir été violée à Rome par cinq hommes, travaillant pour une organisation qui livre des filles pour le Moyen-Orient. Deuxième référence frontale au viol, après l'épisode malheureux du Sheraton, qui pouvait passer de prime abord pour une énième provocation de Joe D'Amato, cette confidence ouvre la voie, après un long prologue dans la droite lignée des habituels sujets de cet apôtre de l'amour libre [2], vers un changement de ton radical, quand la belle, avec le soutien de son amie reporter Cora, part sur la piste de cette mystérieuse organisation criminelle.

Ainsi, passée la première demi-heure en pilotage automatique, avec en guise de suppléments, quelques séquences explicitement pornographiques, Joe D'Amato profite de ce retournement de situations pour faire de ce Black Emanuelle autour du monde, comme annoncé plus haut, un film hybride, sinon schizophrénique. Ne sacrifiant nullement à la forme du mondo, le réalisateur transalpin dépasse plus d'une fois la limite (le long métrage fut amputé, dans plusieurs pays, de pas moins d'une vingtaine de minutes) ; à ceci près que la complaisance malsaine, dans laquelle le genre mondo aime se repaitre, prend finalement une forme inédite malaisante.


Or, ce quatrième épisode de la série détonne, donc, par la volonté de son réalisateur à souffler le chaud, par l'ajout de séquences érotiques, au mieux légèrement amorales (le beau-fils, caché dans une armoire [3], espionnant sa belle-mère affairée à faire du bien à sa domestique, avant qu'Emanuelle ne fasse de même avec ce jeune damoiseau innocent), puis le froid, Joe D'Amato multipliant les scènes de viol(ence sexuelle). Victimes désignées d'un système sexiste protégé par les lois et les puissants, les femmes, comme souvent dans les longs métrages du réalisateur, ne trouveront leur salut qu'auprès des autres femmes. Dans ce jeu de massacre, si les amateurs de séquences choc retiendront l'abominable séquence zoophile sino-reptilienne (simulée, il va sans dire) dans un gymnase hongkongais, et les autres les délices ludiques que peut offrir une banane, le propos n'en demeure pas moins encore plus radical pour un film de ce genre. Certes, Emanuelle réussit, la plupart du temps, à s'échapper des situations les plus dangereuses, aidée, un temps, par un scénario maniant, en dépit de toute cohérence, et avec maestria, l'art du retournement de situation. Mais la vision pessimiste de Joe D'Amato n'en demeure pas moins des plus évidentes, pour celui ou celle qui connait la filmographie du romain depuis Emmanuelle et Françoise. Derrière ce vernis crapoteux et ce voyeurisme assumé, Black Emanuelle autour du monde laisse planer jusqu'à sa conclusion faussement optimiste [4] une ambiance mortifère qui marque longtemps les esprits, loin, très loin de la légèreté sexy désuète que pouvait laisser supposer les versions censurées alors disponibles.


Avec Karin Schubert, qui jouait déjà dans le premier Black Emanuelle, et Ivan Rassimov, figure du cinéma bis italien, déjà présent, également dans un autre rôle, dans Black Emanuelle en Orient l'année précédente, la surprise, en sus de la présence de George Eastman mentionnée plus haut, provient de celle, rien de plus, rien de moins, de Joe d'Amato, qui incarne le premier ministre iranien [5], responsable du réseau de la traite des blanches dans son pays. 

Troisième épisode de la série mise scène par Joe D'Amato, Black Emanuelle autour du monde s'inscrit, en résumé, comme la synthèse des deux précédents chapitres, le réalisateur de Voluptueuse Laura associant le moralisme pessimiste de Black Emanuelle en Orient aux excès formels de Black Emanuelle en Amérique.  


En bonus : Quelques gifs du film sur notre tumblr.







Emanuelle - Perché violenza alle donne ? (Black Emanuelle autour du monde) | 1977 | 102 min | 1.85 : 1 | Couleurs
Réalisation : Joe D'Amato
Scénario : Maria Pia Fusco
Avec : Laura Gemser, Ivan Rassimov, Karin Schubert, George Eastman, Brigitte Petronio, Joe D'Amato
Musique : Nico Fidenco
Directeur de la photographie : Aristide Massaccesi
Montage : Vincenzo Tomassi
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[1] Édité l'année dernière en Blu-ray par le Chat qui fume.

[2] "Je n'aime pas le genre d'amour qui est censé durer éternellement ... mais celui qui se consume rapidement".

[3] Armoire dont les dimensions varient en fonction des protagonistes, celle-ci apparaissant des plus grandes du point de vue d'Emanuelle et de son jeune éphèbe.

[4] SPOILER : l'idylle naissante entre Emanuelle et le Dr Robertson, fil conducteur du récit, n'est conditionnée qu'en l'absence de relation sexuelle entre les deux personnages.

[5] Le film fut tourné deux ans avant la révolution islamique. On notera au passage les approximations culturelles du scénario faisant passer les perses pour des arabes.

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