Black Emanuelle en Amérique - Joe D'Amato (1976)

Deuxième long métrage de la série mis en scène par Joe D'Amato, Black Emanuelle en Amérique est, à la fois, l'épisode le plus connu, et celui qui a fait couler le plus d'encre (CQFD). Pouvait-il en être autrement tant le réalisateur Romain s'affranchit, dans ce troisième volet, encore un peu plus, d'une bienséance qui n'a pas sa place, et d'un bon goût qui n'a pas lieu d'exister. Mieux, non content d'avoir subi précédemment, déjà, les affres de la censure avec Black Emanuelle en Orient, D'Amato comprend qu'il n'est pas allé assez loin dans la transgression, et dépasse définitivement les bornes en frappant, à dessein, du sceau de l'infamie un film qui n'aurait pu être, au départ, que le troisième chapitre des aventures érotiques de sa belle héroïne. Mais n'allons pas trop vite.

New-York. Voyageant à travers le monde en quête de scoops, Emanuelle (Laura Gemser) suit à la fois une carrière de photo-reporter à succès et de photographe de charme. A la sortie d'une séance, celle-ci est prise en otage par le petit ami puritain d'une de ses modèles, Janet, qui l'accuse de l'avoir promise à la damnation. Après avoir désamorcé la menace en séduisant le jeune homme, Emanuelle se prépare pour sa nouvelle enquête, infiltrer le harem du milliardaire Eric Van Darren (Lars Bloch), composé de douze femmes, chacune correspondant à un signe zodiacal. Or Il lui manque depuis peu une Vierge...

 
Écrit de nouveau par Maria Pia Fusco, d'après également une histoire d'Ottavio Alessi et Piero Vivarelli, Black Emanuelle en Amérique se distingue, comme énoncé en avant-propos, davantage par ses excès formels, que par la complexité ou la richesse de son scénario. Composé de quatre sections distinctes, chacune attachée à l'une des rencontres de la belle photo-journaliste, du harem de Van Darren au duc Vénitien Alfredo Elvize (Gabriele Tinti), de la maison-close caribéenne pour femmes aisées au sénateur étasunien (Roger Browne) impliqué dans un trafic de snuff movies, le long métrage marque, sans nul doute, et déjà, à la fois un aboutissement dans les recherches voyeuristes et le sommet de la carrière sexploitation de D'Amato, avant son premier essai purement pornographique à l'orée de la décennie 80 nommé Sesso Nero [1].
  
Sans changer le fond (de commerce) de ses films érotiques, Joe D'Amato poursuit, on l'aura donc compris, de manière jusqu'au-boutiste les éléments précédemment empruntés au genre mondo film, n'hésitant plus à franchir crânement la limite. Des quatre sections décrites plus haut, dont le fil conducteur est la description de la décadence de la haute société, le réalisateur y introduit, une à une, une séquence choc, et quelles séquences ! Passés quelques plans subaquatiques dans la piscine du milliardaire, le réalisateur italien n'y va pas par quatre chemins, en filmant, rien de moins, que la masturbation du dénommé Pedro, étalon de son état, par une des douze maîtresses de Van Darren. Là où le Bestialità de George Eastman et Peter Skerl, sorti l'année précédente, s'était bien gardé de montrer de manière explicite la scène zoophile entre une femme et son chien, D'Amato n'a pu résister à l'appel du vice et du grotesque (il faut entendre les hennissements de Pedro) [2].


Toujours armée d'un micro appareil photo dissimilé dans un pendentif, Emanuelle accepte par la suite l'invitation d'Alfredo Elvize, second volet des enquêtes libertines de la belle dont le climax est une orgie finale, dans les appartements du duc et de la duchesse, avec le gratin de la haute société, où, au gré des divers ébats, les spectateurs seront les témoins, en guise de conclusion, d'une fellation non simulée. Croisée au cours de cette bacchanale huppée, une des prétendantes de haut rang lui indique l'existence d'un club pour femmes riches esseulées sur une île perdue des Caraïbes, lieu propice à tous les débordements dont Emanuelle sera la témoin privilégiée, avec à la clef, de nouveau, plusieurs scènes hardcore filmées, incluant cette fois-ci des pénétrations et éjaculations en gros plans, D'Amato refusant, qui plus est, le procédé du simple insert et autres caviardages [3]. Or, d'un film qui n'aurait pu être qu'un film érotique épicé de quelques suppléments pornographiques (séquences auxquelles ne participe jamais Laura Gemser), Joe D'Amato clôt ce nouvel épisode par un dernier segment, tout aussi choquant que le premier.


Bref rappel. L'année précédente, Michael et Roberta Findlay furent les instigateurs du film Snuff, qui, comme le laisse supposer son titre, se voulait être un vrai document crapoteux, et qui s'avéra, sans surprise, une des plus belles arnaques du cinéma, ou le remontage d'un film tourné en Argentine en 1972 par le dénommé Allan Shackelton. Fort du succès controversé de Snuff et de ses tortures sud-américaines en toc, D'Amato tourna de fausses séquences et les incorpora au récit en guise de dernier tribut au mondo. Après la découverte d'un film projeté dans une chambre lors de son escale Caribéenne, Emanuelle décide de retrouver la piste de ce réseau et fait la connaissance d'un sénateur bien au fait dudit trafic qui lui fera visionner de nouveaux snuffs sous le LSD, et plus encore. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que le réalisateur rend une copie parfaitement malséante et très réaliste, soutenue par la musique hypnotique de Nico Fidenco. Tortures en tout genre et viols à la chaîne perpétrés par quelques soudards inspirés, le programme n'a rien d'une sinécure tant le propos se veut brutal et déstabilisant. A cent mille lieux de l'érotisme soft et inoffensif de Bitto Albertini, réalisateur du premier Black Emanuelle l'année précédente, Joe D'Amato imprime clairement sa marque et la direction à suivre des prochains volets de la série Black Emanuelle autour du monde et Emanuelle et les derniers cannibales. Mise en abyme écœurante qui trouvera, toutefois, une conclusion finale, sous la forme d'un clin d'œil, avec la présence d'une équipe de tournage venue perturber les vacances de la belle sur une île paradisiaque.

Amputé de vingt minutes dans sa version expurgée, le Black Emanuelle en Amérique « uncut » n'est pas à mettre entre toutes les mains. Quintessence d'un cinéma d'exploitation à son apogée, ce long métrage synthétise en somme autant les excès du genre que sa forme la plus libre, D'Amato se plaçant comme l'un des maîtres de l'hybridation bis (mention extrême), comme le prouveront par la suite ses autres films, d'Erotic Nights of the Living Dead à Porno Holocaust.





Emanuelle in America (Black Emmanuelle en Amérique) | 1976 | 100 min | 1.85 : 1 | Couleurs
Réalisation : Joe D'Amato
Scénario : Maria Pia Fusco d'après une histoire d'Ottavio Alessi et Piero Vivarelli
Avec : Laura Gemser, Gabriele Tinti, Roger Brown, Ricardo Salvino, Lars Bloch, Paola Senatore
Musique : Nico Fidenco
Directeur de la photographie : Aristide Massaccesi
Montage : Vincenzo Tomassi
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[1] Considéré comme le premier film pornographique italien hardcore.

[2] Scène masturbatoire chevaline qui sera répétée par D'Amato dans sa version personnelle de Caligula: la véritable histoire, trois années après celle de Tinto Brass.

[3] Rappel : suite à l'essor du cinéma pornographique au mitan de la décennie, nombre d'inserts, provenant dans le meilleur des cas d'autres longs métrages, ou au pire tournés à l'arrache, en dépit de toute cohérence, furent ajoutés à des films érotiques désormais « has been ».

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