Master Class de Joe Dante - 4 mars 2017, Cinémathèque française, Paris

Joe Dante est-il l'un des réalisateurs américains les plus sous-estimés d'Outre-Atlantique ? Si la Master Class à laquelle le cinéaste participa de bon gré ne répondit pas ouvertement à cette question, les presque quatre-vingt minutes passées en compagnie du réalisateur avec Jean-François Rauger, l'après-midi du samedi 4 mars, confirma toutefois clairement une affirmation qui apparaissait déjà comme une évidence : Joe Dante est l'un des cinéastes les plus importants de sa génération.

Né en 1947, le cinéaste originaire du New-Jersey s'est nourri à l'instar des enfants des années 50 d'une cinéphilie provenant essentiellement du petit écran (Joe Dante souligna qu'à cette époque diffuser des films était la programmation la moins coûteuse pour les chaines de télévision). De ses débuts dans l'écurie de Roger Corman, Joe Dante commença au titre de monteur de bandes annonces, avant de co-réaliser avec Allan Arkush Hollywood Boulevard en 1976. Vraie école du cinéma de ses propres mots, les productions Corman lui permirent d'apprendre toutes les ficelles du métier. Lui qui n'avait jamais vu auparavant une table de montage apprit, avec les maigres moyens mis à sa disposition (en clin d'œil à sa parcimonie légendaire, Roger Corman interprète dans The Second Civil War le directeur de News Net qui refuse de payer toutes heures supplémentaires de ses employés), comment utiliser au mieux la lumière, à poser un rail, etc. Cet apprentissage sur le tas permit ainsi à ce débutant, au même titre que d'autres illustres inconnus passés chez Corman (Francis Ford Coppola, Jonathan Kaplan, Martin Scorsese, etc.) à devenir le plus efficace possible, ces leçons pouvant par la suite être justement réutilisées dans des films à plus grand budget.
  

Film emblématique et seul véritable succès commercial du cinéaste, Gremlins occupa sans surprise, avec son lot d'anecdotes et de révélations, la majeure partie de cet entretien. Découvert par Steven Spielberg après Piranhas (1), le réalisateur de Jaws invita Joe Dante à mettre en scène un des quatre épisodes du film Twilight Zone, avant de lui envoyer un peu plus tard le scénario de Gremlins, du moins sa première version. Gore (le chien se faisait bouloter et la mère de Billy finissait décapitée, sa tête rebondissant dans les escaliers !), il apparut rapidement à l'esprit de Dante que ce long métrage ne pouvait se cantonner au seul genre horrifique, les recettes potentielles ne pouvant couvrir le coût des effets spéciaux et en particulier celui de la conception des créatures. D'un film à l'origine envisagé par Spielberg comme une "séquelle" de Hurlements, la production dut dès lors éviter l'interdiction aux enfants afin de toucher un plus large public, ce qui n'empêcha pas de provoquer aux États-Unis une controverse suite aux sorties quasi simultanées d'Indiana Jones et le Temple Maudit et de Gremlins (2) du fait de leur contenu.

Engagé après avoir créé le storyboard et quelques dessins, Dante se confronta rapidement aux limites et contraintes techniques des marionnettes, nombre de scènes décrites dans le script originel ne pouvant être réalisées. A cette occasion, il confia à l'assistance que l'une des solutions fut le recours à l'improvisation. Plusieurs feuilles blanches furent à l'occasion affichées dans le studio dans le but de faire participer les équipes à trouver "quelles choses affreuses pourrait-on faire subir à Gizmo ?". De ces séances de brainstorming, le réalisateur révéla que la scène du jeu de fléchettes, avec le Mogwai pris pour cible par les méchants Gremlins, en était justement issue. Succès inattendu de 1984, son réalisateur le définissant comme un "sleeper", soit un projet dont personne n'a connaissance mais qui dès qu'il sort devient un succès, Dante avoua ne toujours pas s'expliquer les véritables raisons : "le bon film au bon moment". Parmi les explications évoquées, on notera toutefois la contribution notable à porter au crédit à son producteur, celle d'avoir corrigé le scénario original en faisant vivre Gizmo jusqu'à la fin du film, alors que celui-ci devait se transformer au départ en Gremlin dès la première demi-heure.
 
Conquis par les bénéfices engendrés, le studio tenta vainement de lancer dans la foulée une séquelle avec Dante, qui les remercia tant ce dernier en avait par "dessus la tête de ces marionnettes !". Après moult tentatives vaines, la Warner Bros. revint vers le réalisateur lui offrant comme promesse de lui donner une entière carte blanche pour son prochain projet (Panic sur Florida Beach en 1993). Profitant des évolutions techniques de l'époque, Gremlins 2 permit à Dante de pouvoir réaliser des séquences impossibles en 1984. Mieux, la suite s'abstint de toute répétition en lorgnant vers la parodie cartoonesque avec ses multiples références (une habitude chez le cinéaste). Cerise sur le gâteau, pouvant cette fois-ci justifier l'accueil mitigé du long métrage, Dante et son scénariste Charles S. Haas en profitèrent pour régler leurs comptes aux années 90 naissantes à travers le portrait du milliardaire Daniel Clamp, hybride des magnats de l'immobilier et des médias Donald Trump et Ted Turner (à la plus grande surprise de son producteur Steven Spielberg).


Comme tant d'autres cinéastes avant lui, Joe Dante dut au cours de sa carrière se plier aux exigences des grands studios, le privant par exemple du précieux final cut (Hurlements est le dernier film dans lequel il fut également monteur). Protégé à l'image d'un Corman par Spielberg durant Gremlins, les conditions autour de son film suivant, Explorers, furent tout autre comme l'indiqua la dernière partie de cet entretien. Dante, qui venait de refuser l'adaptation de Batman (l'une des causes étant, confia-t-il, qu'il était davantage intéressé par le personnage du Joker), hérita ainsi du projet délaissé quant à lui par Wolfgang Petersen (3). Avec sur les bras un scénario qui méritait nombre de corrections (à l'origine le film devait se conclure par une partie de Baseball entre les jeunes terriens et les jeunes extraterrestres), et un calendrier des plus serrés (le studio Paramount voulait sortir le film à la fin du mois d'août alors que la pré-production ne commença qu'en octobre), Joe Dante et le scénariste Eric Luke n'eurent d'autres solutions que d'improviser durant le tournage. Mais Explorers connut une conclusion brutale en post-production au cours de son montage. Subissant un changement de direction, alors qu'il était prévu un montage de quatre mois, le studio décida de sortir en l'état le long métrage (le 12 juillet) après seulement deux mois de montage (une précipitation qui se solda par un échec commercial). Sentiment d'inachevé, film ne correspondant pas à son idée, Explorers est le seul long métrage du propre aveu du cinéaste que ce dernier refuse de revoir. Reste le plaisir intact de Joe Dante d'avoir travaillé avec deux gamins talentueux nommés Ethan Hawke et River Phoenix.

En conclusion, s'il apparaissait évident dès le départ la nature improbable de pouvoir conter l'ensemble de la filmographie de Joe Dante en quatre-vingt minutes, cette Master Class confirma au besoin le talent d'un cinéaste désormais reconnu à sa juste valeur.
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(1) Spielberg défendit cette production Corman, dissuadant même la Columbia d'intenter une action en justice pour plagiat, déclarant qu'il s'agissait avant tout d'un pastiche et que sa sortie coïncidant avec celle des Dents de la mer 2 n'avait rien de préjudiciable. 

(2) Controverse qui fut à l'origine de la création en juillet 1984 du label PG 13 (sur une suggestion de Spielberg).

(3) Réalisateur de L'histoire sans fin en 1984, le metteur en scène de Das Boot fut embauché pour le projet Enemy, son premier sur le sol étasunien avec Dennis Quaid, Louis Gossett Jr. et Brion James, en remplacement du britannique Richard Loncraine congédié par le producteur Stephen Friedman et le studio 20th Century Fox.

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