La dame de Shanghai - Orson Welles (1947)

Cinq mois après leur Coffret Ultra Collector consacré à Profession : Reporter de Michelangelo Antonioni, Carlotta édite une nouvelle édition luxueuse dédiée à un classique de l'âge d'or hollywoodien, La dame de Shanghai d'Orson Welles. Renié par son auteur, comme tant d'autres films réalisés par celui qui n'était pas encore l'incarnation de l'artiste maudit brisé par le système, ce quatrième long métrage d'Orson Welles a gagné depuis ses jalons d'œuvre incontournable. La dame de Shanghai est désormais disponible dans sa version restaurée 4K depuis le 14 novembre en Coffret Ultra Collector Blu-ray + DVD + livre et éditions Blu-ray et DVD.

New-York, Central Park. Un marin nommé Michael O'Hara (Orson Welles) vole au secours d'une mystérieuse jeune femme, Elsa Bannister (Rita Hayworth), épouse d'un riche et célèbre avocat. Pour le remercier, celle-ci lui propose de les accompagner pour une croisière dans les Caraïbes. D'abord réticent, Michael finit par accepter. Son attirance pour Elsa ne va cesser de croître, sous le regard indifférent du mari (Everett Sloane). Lors d'une escale à Sausalito, l'avocat associé de Bannister, George Grisby (Glenn Anders), lui fait une singulière proposition, être complice d'une fraude à l'assurance. Aveuglé par son amour, O'Hara se retrouve vite entraîné dans une sombre histoire de meurtres…
 
Adaptation du roman noir écrit par Sherwood King, et publié en mars 1938, le succès littéraire et critique If I Die Before I Wake connut, avant que la Columbia n'en acquiert les droits huit ans plus tard, une première transposition radiophonique en 1944, et deux adaptations théâtrales (sans que ces deux projets puissent être toutefois montés). Mise en scène par l'enfant terrible et génial d'Hollywood, Orson Welles bénéficia, dans un premier temps, d'une relative liberté, octroyée par Harry Cohn, ce dernier étant sans aucun doute conforté par la précédente commande nommé Le criminel. Seule véritable exigence dudit président de la Columbia, Rita Hayworth, épouse de Welles, et star du studio, devait incarnée l'héroïne du long métrage. Or, c'était sans compter sur la capacité de « nuisances » du réalisateur de Citizen Kane, nullement assagi après la déconvenue et les interventions de la RKO sur La splendeur des Amberson [1], Welles étant toujours prompt à dynamiter les codes et autres contingences hollywoodiennes.

Entouré de plusieurs membres de sa compagnie théâtrale, Welles livra avec La dame de Shanghai un parfait modèle d'œuvre visionnaire, entre défis techniques, innovations formelles et expérimentations visuelles. Du choix de privilégier les champs larges et les courtes focales [2], le long métrage se caractérise également, loin des standards de production habituels de l'époque, par une esthétique inédite, sinon paradoxale, entre virtuosité teintée d'onirisme, à l'instar de la scène d'ouverture, et aspect quasi-documentaire, de son utilisation unique des musiques provenant de la rue [3] à ces scènes tournées majoritairement en extérieur, de Los Angeles à la Riviera mexicaine.


Adaptation libre du roman noir de King, le scénario de Welles, maintes fois remanié, du fait des pressions exercées par Joseph Breen en charge de l'application du Code Hays, s'écarte de toute logique. Réduit à sa seule fonction de prétexte, l'intrigue ouvre la voie à un univers décalé, nourri des charges symboliques de son réalisateur, aquarium peuplé de poissons gigantesques et autres avocats / producteurs assimilés à des requins. Accueilli tièdement par les critiques lors de sa sortie, La dame de Shanghai est devenu depuis un classique référentiel, le climax final, de la fuite dans Chinatown à la confrontation dans le palais des miroirs, s'inscrivant comme l'une des séquences les plus marquantes du 7ème art  [4].

D'un tournage qui débuta officiellement début octobre 1946, avant de s'achever cinq mois plus tard, avec en sus un dépassement de budget et un retard de deux mois, La dame de Shanghai connut, tout autant, une post-production des plus troublées. Du premier montage signé Welles, le studio redécoupa entièrement la version du cinéaste, ajoutant de nombreux gros plans additionnels de Rita Hayworth, feu rousse incendiaire désormais blonde peroxydée aux cheveux courts (une métamorphose loin d'être du goût du public et de Columbia). Dernière injonction de Cohn, Welles dut adjoindre une voix off prononcée par son personnage, comme il est d'usage dans tout bon film noir. Un an plus tard, en avril 1948, le long métrage était finalement distribué sur le sol étasunien, Orson Welles disparaissant au générique en qualité de réalisateur...

En dépit des interventions drastiques du studio, La dame de Shanghai n'en demeure pas moins, on l'aura compris, un film purement Wellessien. Mieux, le cinéaste offrit à sa future ex-épouse (le divorce sera consommé peu de temps après le tournage au cours de l'année 1947) un splendide rôle de femme fatale, Rita Hayworth en blonde vénéneuse crève littéralement l'écran.

Un classique.



Comme à son habitude, le coffret est richement doté d'un livre de 160 pages regroupant plusieurs entretiens exclusifs, un extrait de l'autobiographie de William Castle qui fut producteur du film, ainsi qu'une revue de presse française et américaine, le tout agrémenté de 50 photos d'archives.


Crédit photos : La dame de Shanghai © 1948, Renouvelé 1975 Columbia Pictures Industries, INC. Tous droits réservés.


The lady from Shanghai (La dame de Shanghai) | 1947 | 88 min | 1.37 : 1 | N&B
Réalisation : Orson Welles
Production : Orson Welles, Richard Wilson et William Castle
Scénario : Orson Welles
Avec : Orson Welles, Rita Hayworth, Everett Sloane,Glenn Anders
Musique : Heinz Roemheld et Morris Stoloff
Directeur de la photographie : Joseph Walker, Rudolph Maté & Charles Lawton Jr
Montage : Viola Lawrence
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[1] Quarante minutes du montage originel furent coupées (et désormais perdues), au même titre de l'épilogue qui fut modifié. 

[2] Le film bénéficia de trois chefs opérateurs : Joseph Walker, Rudolph Maté et Charles Lawton Jr, ce dernier étant à l'origine le seul crédité au générique.

[3] Procédé qui sera de nouveau réutilisé par Welles lors de la spectaculaire scène d'ouverture dans La soif du mal.

[4] Difficile de ne pas penser immédiatement à Il était une fois en Amérique de Sergio Leone et à Opération Dragon de Robert Clouse.
 

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