L'étrange créature du lac noir (Creature from the Black Lagoon) - Jack Arnold (1954)

La sortie en salles de L’Étrange Créature du lac noir dans une copie restaurée et en 3D par Carlotta, le 7 novembre, est un évènement à ne pas manquer pour les nostalgiques du cinéma de genre, mais aussi pour la nouvelle génération de spectateurs.

Alors que le téléchargement incite le public à déserter les salles de cinéma, la 3D (1) est peut-être la solution au retour des spectateurs, comme ce fut le cas dans les années 50.
A cette époque, les premières émissions télévisées en couleurs menacent la suprématie du grand écran américain, pourtant le public retourne dans les salles pour découvrir une étrange créature poisseuse aux larges mains griffues sortant de l'écran pour les attraper...
Cette créature rejoignit par la suite le club très fermé des monstres les plus adulés du cinéma fantastique. Son nom ? L’Étrange Créature du lac noir, me répondrez-vous. Perdu, elle s'appelle Le Gillman (L’Homme branchie).

Le film ayant été diffusé à plat en France, cette sortie dans les salles le 07 novembre prochain est un beau cadeau à s'offrir avant Noël. Mais cette nouvelle version a-t-elle gardé toute la magie de 1954 ?
La projection privée du film, organisée il y a quelques jours au Club Marbeuf, a fait disparaître ce doute : cette version restaurée, avec la fameuse 3D, était bel et bien une magnifique idée, permettant ainsi de (re)découvrir une aventure spectaculaire sublimée par des images plus stables, dans un noir et blanc lumineux, rappelant le génie de Jack Arnold, un maître du genre, qui inspira toute une génération de réalisateurs comme Steven Spielberg, Stanley Kubrick, Joe Dante, et biens d'autres encore.
Cette projection a aussi permis d'effacer le triste souvenir d'une diffusion télévisée ratée un certain 19 octobre 1982, quand les téléspectateurs de La Dernière Séance (et votre préposée occasionnelle) s'étaient affublés des fameuses lunettes à filtres bleu et rouge, attendant, fébriles, devant leur téléviseur, un spectacle qui ne vint pas... (2).
Le 07 novembre prochain, la magie sera, elle, au rendez-vous  !

 

Mais approchons-nous de ce curieux lagon, en faisant attention quand même de ne pas tomber dedans !
Un paléontologue découvre au cœur de l'Amazonie, un fossile de main palmée appartenant à une espèce inconnue datant du Dévonien. Il constitue une expédition de quatre scientifiques pour rechercher les restes du squelette. Persuadé d'avoir découvert la preuve du chaînon manquant entre l'Homme et les espèces marines, le professeur pousse son équipe à trouver d'autres preuves en descendant le fleuve Amazone dans un territoire de plus en plus sauvage... jusqu'à un certain lagon. 
Mais les membres de l’expédition, composée des quatre scientifiques, du commandant du bateau et de Kay Lawrence, la compagne de l'un des scientifiques, ignorent qu'une créature mi-homme, mi-poisson préhistorique les observe; en particulier Kay, qui aime se baigner dans le magnifique lagon. 
L'étrange créature, de plus en plus fascinée par la belle nageuse, n'hésite pas à monter sur le bateau pour s'approcher d'elle, massacrant tous ceux qui veulent la kidnapper. La créature réussit à entraîner sa belle dans son repaire au fond du lagon noir. Les survivants de l'équipe de chercheurs se précipitent à sa poursuite pour tenter de sauver la jeune femme.

 

Cette créature aux branchies saillantes fut la digne héritière des monstres les plus connus de l'âge d'or du cinéma fantastique, rappelant la créature de Frankenstein, et bien sûr King Kong, mais cette fois-ci, dans une version "aquatique" du mythe de La Belle et la Bête. Comme le monstre de James Whale et celui de King Vidor, l'amour de ces créatures solitaires pour une belle jeune femme signera pour eux la fin de leur triste existence.

Cette Étrange Créature fut aussi l'une des dernières créations issues des Universal Monsters (les films d'horreurs produits par les studios Universal entre les années 30 et 50). 
L'envie du studio de se diriger vers la Science-Fiction à partir des années 50 (ère atomique oblige), se ressent avec l'apparition sur les écrans de cette créature couverte d'écailles visqueuses. Universal veut réaliser des films fantastiques plus réalistes, parfois même flirtant avec le Documentaire, utilisant les thèmes d'actualité de l'époque : les aberrations de la Nature ou les conséquences des mutations. 
Le contexte scientifique est présent durant tout le film : l'évolution des espèces (la Créature) et l'influence de la civilisation sur l'écosystème (le lagon) sont des thèmes récurrents dans les conversations, souvent houleuses, des membres de l'expédition.
C'est d'ailleurs lors d'un dîner que le producteur du film, William Alland, trouve l'idée de L'Étrange Créature du lac noir. Un cinéaste sud-américain lui raconta que des créatures mi-hommes, mi-poissons auraient vécu au coeur de l'Amazonie. Combinant une découverte scientifique (la découverte d'un Cœlacanthe vivant en 1938) et le genre fantastique qui a fait la gloire des Studios Universal, un nouveau monstre naîtra alors : Le Gillman
William Alland pense aussitôt au réalisateur Jack Arnold, pour qui il a produit tous ses plus grands succès (L’Homme qui rétrécit, Tarantula). 
L’Homme-branchie, à l'aspect quelque peu lovecraftien, sera réalisé en 3D comme leur film précédent Le Météore de la nuit. La scène d'introduction de La Créature, rappelle d'ailleurs Le Météore, quand Jack Arnold filme une pluie de météorites en relief, évoquant la création du Monde. 
En utilisant le procédé de la 3D, le réalisateur montre, sous une forme très réaliste, la nature sauvage comme un documentariste aurait pu le faire. Il est d'ailleurs bon de rappeler que Jack Arnold a fait ses premiers pas (non pas dans la vie, mais dans la réalisation [sic]) avec Robert Flaherty (Nanouk l’Esquimau). 
Les spectateurs de l'époque découvrirent ainsi les premières séquences sous-marines en trois dimensions, tournées dans le cadre naturel de Wakulla Springs, en Floride. Mais contrairement à ce que l'on croit, le film n'est pas le premier long-métrage en relief. Deux ans auparavant, le film Bwana Devil était déjà sorti en 3D... et en couleur.


Tous les ingrédients furent donc réunis pour faire de L'Étrange Créature du lac noir un évènement cinématographique : effets spéciaux sophistiqués, exotisme (forêt tropicale mystérieuse), expédition chaotique (des scientifiques rivaux), et naïade  émoustillant le monstre local.
Mais la force de ce film, en plus de tous ces "aspects techniques", c'est la créature elle-même.
Horrible par son aspect (la conception de la créature a coûté pas moins de 15 000 dollars, somme considérable pour l'époque), elle rappelle ainsi les créatures indicibles chères à H.P. Lovecraft. A mi-chemin entre l'homme et l'amphibien, cette créature marque les spectateurs par son désir de sortir enfin (après toutes ces années, il était grand temps !) de l'animalité. Ainsi, la magnifique scène du ballet érotico-aquatique entre L'Homme-branchie et Kay, ajoute une atmosphère onirique au film. Les mouvements de la belle nageuse semblent apaiser la créature qui nage juste en dessous du corps gracile de Kay, révélant son désir d'homme. Mais bientôt la poésie fait place à la cruauté, rappelant la Belle et la Bête de Jean Cocteau : une créature dépourvue de tout moyen pour montrer son amour s'enfuit pour se cacher dans la nature protectrice. Cet amour impossible rend le monstre à la fois fragile et pathétique.

 

L’Étrange Créature du lac noir est un classique du film fantastique, et 58 ans après sa première diffusion, la sortie en salle le 7 novembre prochain, dans une version restaurée en 3D, permettra aux nostalgiques et aux plus jeunes de découvrir un film toujours aussi spectaculaire, haletant et touchant à la fois. 

  
19 octobre 1982 - 19 octobre 2012
Le Gillman hante toujours les écrans !


L'étrange créature du lac noir (Creature from the Black Lagoon) | 1954 | 79 min
Réalisation : Jack Arnold
Scénario : Harry Essex, Arthur A. Ross d'après une histoire de Maurice Zimm et une idée de William Alland
Production : William Alland
Avec : Richard Carlson, Julie Adams, Antonio Moreno, Richard Denning, Ricou Browning, Ben Chapman, Nestor Paiva, Whit Bissell
Musique : Henry Mancini, Hans J. Salter, Herman Stein
Directeur de la photographie : William E. Snyder
Costumes : Rosemary Odell
Montage : Ted J. Kent
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(1) Je pense aux spectateurs friands d'Avatar et autre Bilbo à venir prochainement.

(2) Les lunettes dites "polarisantes" furent distribuées en version anaglyphe (pardon pour cet aparté très technique, mais il fallait que quelqu'un se dévoue) : des lunettes à deux couleurs restituant un effet tridimensionnel mais peu satisfaisant, d'où l'expérience décevante du 19 octobre 1982.

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