Ils étaient les brigades rouges 1969-1978 - Mosco Levi Boucault (2011)


Disponible en DVD depuis le 21 septembre, le documentaire Ils étaient les brigades rouges 1969-1978 (1), comme son nom l'indique, s'attache à retracer la première décennie de l'organisation révolutionnaire italienne, de ces débuts dans les grandes villes industrielles du Nord de la péninsule à l'enlèvement puis l'assassinat du président de la Démocratie Chrétienne, Aldo Moro. Avec l'appui des documents d'époque, Mosco Levi Boucault revient sur ces "années de plomb" avec le témoignage de quatre membres du commando qui a enlevé Aldo Moro.

Dans une première partie intitulée Le vote ne paie pas, prenons le fusil, le documentaire revient pas à pas sur les raisons qui ont poussées une certaine jeunesse italienne à quitter le giron du parti communiste, dans lequel ils ne se reconnaissaient plus, pour une lutte politique basée sur l'affrontement, avant de glisser dans la seconde partie, La révolution n'est pas un dîner mondain (2), vers la lutte armée et le meurtre. Le film décrit par les témoignages de Raffaele Fiore, Prospero Gallinari, Valerio Morucci et Mario Moretti, chef du commando Moro, comment à l'automne 69 les tensions sociales, l'incompréhension des syndicats et du PCI envers cette jeunesse ouvrière, puis l'attentat de la Piazza Fontana à Milan (16 morts, 88 blessés) (3) perpétré par des néo-fascistes en décembre de la même année, donneront naissance à divers groupuscules d'extrême-gauche et en particulier les Brigades Rouges (Brigate Rosse). Avec suffisamment de recul, les quatre hommes relatent clairement de manière quasi didactique l'origine du mouvement et sans remords le point de départ de leur dérive criminelle.

Narrée par Chiara De Luca, le réalisateur rappelle également la vision de la gauche transalpine traditionnelle de cette époque, celle du futur "compromis historique" qui vit le premier secrétaire du PC Enrico Berlinguer penser que seul un compromis avec l'autre grand parti d'Italie, la Démocratie Chrétienne, pouvait permettre à la gauche d'accéder et de garder le pouvoir (4), une vision politique qui allait définitivement à l'encontre des élans révolutionnaires des Brigades Rouges, creusant encore un peu plus un fossé qui s'agrandira au fur et à mesure du temps, avec en point d'orgue l'enlèvement de l'autre "père" de ce compromis, Aldo Moro.

Avec en toile de fond les 55 jours de captivité du leader de la Démocratie Chrétienne, le documentaire décrit les différents échelons et graduations de la première période des Brigades Rouges pour une justice dite prolétarienne: divers incendies, et le début des enlèvements de cadres symbole de cette nouvelle lutte des classes, avant la seconde période où celles-ci ne visent plus l'appareil industriel mais l'Etat italien. Cette attaque au coeur de l'état démarre par l'enlèvement du juge Sossi (libéré sous conditions non respectées par le procureur de Gènes Coco), puis avec l'arrestation des deux des fondateurs des BR, Renato Curcio et Alberto Franceschini, une radicalisation s'opère au sein des "nouvelles" brigades, survient l'assassinat du procureur Coco, celui-même qui n'avait pas donné suite à l'accord passé avec les BR, puis celui du bâtonnier de Turin en charge de nommer les avocats commis d'office aux procès des chefs historiques des BR. Faits décrits et argumentés sans faux semblants par les quatre membres du commando "Moro" tout comme leur campagne de "jambisations" visant les fonctionnaires de l’administration pénitentiaire et certains journalistes "suppôts de la contre-révolution".

De l'enlèvement d'Aldo Moro, Mosco Levi Boucault décrypte de l'intérieur les préparatifs, la mise en oeuvre, son "procès" mais également l'impasse des tractations et finalement l'assassinat inéluctable du leader de la Démocratie Chrétienne "sacrifié" en quelque sorte au nom de la raison d'état, assassinat annonçant de même la fin prochaine et l'échec des Brigades Rouges (5).

Parmi les bonus, le réalisateur à travers divers entretiens revient sur les raisons qui ont empêchées l'extrême-gauche française de basculer dans la lutte armée dans les années 70: Serge July et Alain Geismar, anciens de la Gauche Prolétarienne, développent et expliquent ainsi ces raisons (6), tandis que le DVD se clôt par l'interview tout aussi convaincante de l'écrivain et ancien membre de la Lotta Continua Erri De Luca sur ses années révolutionnaires.

En attendant un documentaire de cette qualité sur la sinistre Loge P2, un indispensable pour celui ou celle qui voudrait en savoir plus sur l'histoire de l'Italie de ces années.


Note du partenaire Cinetrafic:
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(1) Celui-ci fut également diffusé sur Arte le 28 septembre dernier.

(2) Titre évoquant la célèbre phrase de Mao: "La révolution n'est pas un dîner de gala ; elle ne se fait pas comme une œuvre littéraire, un dessin ou une broderie ; elle ne peut s'accomplir avec autant d'élégance, de tranquillité et de délicatesse, ou avec autant de douceur, d'amabilité, de courtoisie, de retenue et de générosité d'âme. La révolution, c'est un soulèvement, un acte de violence par lequel une classe en renverse une autre".

(3) S'y ajouteront trois autres attentats à Rome la même année.

(4) La chute du président socialiste chilien Salvador Allende, le 11 septembre 1973, indiquant que face à un contexte hostile, le résultat des urnes avait sinon peu de poids, tout du moins pas suffisamment pour installer durablement un gouvernement de gauche.

(5) Il faudra néanmoins attendre avril 1987 pour que les militants historiques déclarent close "l'expérience de lutte armée", signant ainsi le début de la dissolution politique des BR historiques.

(6) Et on oubliera les deux prestations de Daniel Cohn-Bendit et d'Alain Krivine aussi vides qu'inutiles (à la limite du pathétiques ?).

2 commentaires:

  1. Ça me fait toujours du bien (si je puis dire) de lire que les prestations de Cohn-Bendit sont aussi vides qu'inutiles. Comme tous les pseudo-écolo-bobo, Cohn-Bendit brasse de l'air dans toutes ses interventions. Après tout, sa raison première n'est-elle pas de faire de la non-politique ?

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  2. @ Laurel: De la non-politique, je ne sais pas, mais en qualité de brasseur d'air à l'égo surdimensionné, Cohn-Bendit tient la palme... le ridicule ne tue pas, heureusement pour lui.

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