La lettre du Kremlin - John Huston (1970)

A de très rares occasions le cinéma aura montré le visage véritable des services de renseignement tel que peut le présenter un monsieur X chaque semaine: froid, calculateur, une partie d'échec où l'humain n'a pas sa place, chaque camp plaçant ses pions au gré ou en fonction de ses propres intérêts. Sans surprise, le 7ème art avec comme figure populaire le matricule 007 du MI6 britannique aura préféré misé sur l'aventure, le glamour et l'exotisme, images d’Épinal collant aux basques du parfait agent secret sur pellicule. En 1969, le grand John Huston adapte The Kremlin Letter, roman de Noel Behn (1), pour un résultat forcément plus proche d'une certaine réalité.

1969, deux hommes, un américain et un russe discutent dans un musée parisien. L'occidental veut récupérer quel qu’en soit le prix une lettre compromettante détenue par les soviétiques, lettre qui fut un temps dans les mains de cet intermédiaire nommé Polyakov. Mais celui-ci se suicide en prison après avoir été arrêté et emprisonné par les services secrets russes, condamnant implicitement à mort la soeur et la mère de ce traitre, à l'exception de son épouse, le colonel Kosnov (Max Von Sydow) ayant d'autres desseins... Quelque temps plus tard, l'officier Charles Rone (Patrick O'Neal) est révoqué de la Navy non sans amertume de la part de son supérieur (joué par Huston lui-même), ce dernier soupçonnant une manœuvre déguisée de la part de Washington. On propose effectivement à Rone d'intégrer un groupe d'espions indépendants, libre de toute administration ou agence gouvernementale.


Ce petit groupe d'espions d'un autre temps (pré-Seconde Guerre Mondiale) créé par un dénommé Stuydevant, mort mystérieusement depuis une dizaine d'année, a pour mission de récupérer la dite lettre, celle indiquant de manière non officielle l'aide que pourrait apporter les Etats-Unis à l'URSS visant détruire les installations nucléaires chinoises. Épaulé et chaperonné par Ward (Richard Boone), Rone dont la particularité est de parler huit langues sans accent et de posséder une mémoire absolue, a pour première mission, en vue de reformer le groupe, d'approcher ces antiques espions, chacun étant identifié par un surnom : la Sorcière, le Débaucheur, le Bricoleur... et la Vierge désormais pour Rone.

Arrivés sur place, les rôles de chaque agent sont repartis, chacun devant infiltrer à des degrés divers les différentes couches de la société moscovite: Rone sous le nom de Yorgi devient l'amant tarifé de la toute nouvelle madame Kosnov (ex-Polyakov), la Sorcière intègre un cercle fermé d'intellectuels homosexuels où il découvre que Polyakov fut un temps l'amant d'un certain Bresnavitch (Orson Welles), membre du comité central du parti...


La lettre du Kremlin n'est pas un film accessible, et il n'avait sans doute pas vocation à l'être tant la volonté de s'éloigner d'une partie des fantasmes véhiculés par le cinéma de la décennie passée est indéniable. L'histoire est complexe, dense, très, trop, pourrait-on ajouter tant cette adaptation du roman de Behn demande des efforts pour ne pas perdre le fil. Si les motivations des uns et des autres sont clairs, leurs explications le sont moins. John Huston met en oeuvre une toile où les faux-semblants et la manipulation sont les règles d'un jeu auquel le spectateur devra s'attendre à devenir lui aussi un jouet.

Les seules concessions narratives et premiers véritables défauts qui se dessinent pourraient venir de ce groupe hétérogène, assemblée réduite de super-espions, affrontant sur ses terres les services secrets soviétiques. Mais leur traitement balaie d'un revers de main cette mise en place simpliste. Un groupe constitué principalement de porteurs de cartes vermeille, symbole d'une autre époque dont les spécialités ou rôles respectifs sont loin d'être glamours (2) : prostitué, voleur de troisième zone, dealer et proxénète... une anti-thèse radicale, à contre-courant, qui ne cache pas une certaine réalité: le monde du renseignement ne s’embarrasse pas de détails tel un monstre froid sans scrupule. Et l'histoire d'amour contrarié entre Rone et la jeune voleuse acrobate B.A. suit dès lors la même voie, la même spirale chère à Trent Reznor, l'espoir n'a pas sa place, quand bien cette relation n'avait aucun avenir.


Le sujet du film réalisé en 1969 (mais sorti en début de l'année suivante) est au passage loin d'être totalement fictif: Polyakov fut le véritable nom d'un espion russe, haut responsable des services secrets de l’Armée rouge, qui fut d'après certaines sources agent double et fusillé mystérieusement au milieu des années 80. Quant à la duplicité entre les USA et les URSS envers la Chine communiste (second meilleur ennemi de l'empire soviétique à partir des années 60), le dessein de cette lettre imaginaire n'est pas sans rappeler l'histoire du sous-marin russe K129 en mars 1968, ou sa disparition mystérieuse au large de Pearl Harbor (3).

Accueilli très fraîchement lors de sa sortie, le film est devenu au cours du temps un classique du film d'espionnage. Glacial.



The Kremlin Letter (la lettre du Kremlin) | 1970 | 120 min
Réalisation : John Huston
Scénario : John Huston, Gladys Hill
Avec : Max Von Sydow, Patrick O'Neal, Richard Boone, Orson Welles, George Sanders, Bibi Andersson, Dean Jagger, Nigel Green
Musique : Robert Drasnin
Directeur de la photographie : Edward Scaife
Montage : Russell Lloyd
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(1) Behn fut un ex-employé du CIC, une des nombreuses ramifications du service de renseignements de l'Armée de terre des États-Unis.

(2) De même, les acteurs principaux sont loin d'être des têtes d'affiches du box-office.

(3) Un submersible soviétique qui aurait tenté de se faire passer pour un sous-marin chinois en vue d'attaquer la base de Pearl Harbor... contre l'assentiment du Kremlin: où la réalité rejoint la fiction. Troublant.

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