Les Funérailles des roses - Toshio Matsumoto (1969)

Pionnier du cinéma expérimental nippon, auteur de plusieurs courts métrages documentaires depuis le mitan des années cinquante, Toshio Matsumoto réalisa à la fin de la décennie suivante son premier long métrage intitulé Les Funérailles des roses. Manifeste cinématographique, peinture brute de la contre-culture tokyoïte, document rare sur la communauté gay du quartier de Shinjuku, ce film, à la croisée des genres, s'est imposé comme une œuvre maîtresse de la Nouvelle Vague japonaise aux côtés, au hasard, des longs métrages sulfureux de Nagisa Oshima. Le film est à découvrir, pour la première fois en France, en copie restaurée 4K à partir du 20 février dans les salles.

Tokyo, fin des années 1960. Eddie (Peter), jeune travestie, travaille le soir comme hôtesse au bar Genet, dont elle est devenue l'icône. Amante de Gonda (Yoshio Tsuchiya), trafiquant de drogue et propriétaire du bar, Eddie occupe ses journées en compagnie d'autres marginaux, dont son ami réalisateur d'avant-garde surnommé “Guevera”. Or la maîtresse de Gonda, Leda (Osamu Ogasawara), plus âgée et tenancière du bar, découvre la relation entre Eddie et Gonda...
  

"Toutes les définitions du cinéma ont été effacées. Toutes les portes sont ouvertes." Jonas Mekas.

Septième long métrage produit par la société japonaise Art Theatre Guid, depuis L'évaporation de l'homme de Shōhei Imamura en 1967, Les Funérailles des roses puise, sans surprise à la lecture du synopsis, ses sources dans le cinéma contestataire de l'archipel des années 60. Réinterprétation libertaire et inversée du mythe d'Œdipe, le film poursuit les recherches formelles de Toshio Matsumoto en s'émancipant, au mieux, de la narration traditionnelle et des genres cinématographiques.
  
De son refus de suivre un récit linéaire, Matsumoto envisage l'histoire tel un patchwork où surgissent flashbacks, mises en abyme, collages ou intégration de bulles de bandes-dessinés et citations (De Baudelaire au Genet de Notre dame des Fleurs). Provocant dès son introduction par sa scène d'amour surexposée mettant en scène le couple Peter/Yoshio Tsuchiya, le cinéaste, en sus de vouloir briser les tabous de la société japonaise, abat le quatrième mur qui sépare virtuellement la fiction de la réalité. A l'instar d'Ingmar Bergman, la même année avec Une passion, Matsumoto insère dans Les Funérailles des roses les interviews de ses acteurs qui expliquent leur vision des personnages. Exemple type du film hybride, l'introduction dans la fiction de plusieurs éléments documentaires, tels les témoignages de jeunes gays dans le quartier Shinjuku ou les happenings sauvages organisés par la troupe Zero Jigen dans les rues de la capitale nippone, confère à cette ambition de brouiller les pistes.


Davantage un portrait de la contre-culture où se côtoyaient travesties, cinéastes expérimentaux et manifestants situationnistes, Matsumoto offre à cette relecture mythologique un caractère, on l'aura compris, inattendu. D'une intrigue originelle lorgnant ouvertement vers la tragédie, Les Funérailles des roses s'écarte toutefois d'un traitement purement dramatique par son recours à la parodie : instants accélérés [1] quand Peter et ses deux amies se battent contre trois demoiselles querelleuses, ou le personnage de Guevera qui peut être vu comme une vision humoristique du réalisateur.

OFNI captivant porté par la troublante interprétation du jeune Peter [2], le film de Matsumoto peut également compter sur la présence de l'acteur Yoshio Tsuchiya, connu pour ses rôles secondaires chez Akira Kurosawa et Ishirô Honda [3].

Transgressif, militant, radical, Les Funérailles des roses n'a rien perdu de son pouvoir d'attraction.






Bara no soretsu (Les Funérailles des roses) | 1969 | 108 min | 1.37 : 1 | N&B
Réalisation : Toshio Matsumoto
production : Kudo Mitsuru
Scénario : Toshio Matsumoto
Avec : Peter, Osamu Ogasawara, Yoshio Tsuchiya, Emiko Azuma
Musique : Joji Yuasa
Directeur de la photographie : Tatsuo Suzuki
Montage : Toshie Iwasa ___________________________________________________________________________________________________

[1] Procédé que l'on retrouvera plus tard dans Orange mécanique (1971) de Stanley Kubrick, la légende voulant que Funérailles des roses soit un des films préférés du cinéaste étasunien.

[2] Découvert à l'instar de la plupart des autres protagonistes non professionnels dans des clubs, Peter est également connu pour ses rôles dans Les fruits de la passion (1981) de Shûji Terayama et Ran (1985) d'Akira Kurosawa.

[3] D'une carrière située principalement du mitan des 50's jusqu'aux années 70, Tsuchiya participa à neuf longs métrages de Kurosawa, des Sept samouraïs à Barberousse, et à plusieurs classiques de Honda, de la Prisonnière des Martiens aux Envahisseurs de l'espace.
 

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