Deux hommes en fuite (Figures in a Landscape) - Joseph Losey (1970)

Situé entre ses deux films primés au Festival de Cannes dont les scénarios furent adaptés par le dramaturge britannique Harold Pinter Accident (1967) et Le messager (1971), et deux longs métrages aux fortunes très diverses sortis tous deux en 1968, Cérémonie secrète et Boom! [1], Deux hommes en fuite fait office de singularité. D'une histoire réécrite par l'un des acteurs principaux, Robert Shaw, également romancier, qui s'était fait connaitre du grand public sept ans plus tôt en interprétant le tueur psychopathe, Grant, au service du SPECTRE dans Bons baisers de Russie, et accompagné de Malcolm McDowell (révélé l'année précédente par If... de Lindsay Anderson, Palme d'Or 1969), Deux hommes en fuite s'inspire du roman éponyme originel de Barry England, publié deux ans plus tôt, pour n'en garder que sa trame minimaliste. Et un film dont les titres français et anglais ("des silhouettes dans un paysage") qui résument parfaitement les motivations narratives et formelles souhaités par son metteur en scène. Un OFNI au cinéma le 27 septembre 2017 en version restaurée inédite.

Deux hommes courent sur la plage à l’aube. Ils ont les mains liées derrière le dos. Au même moment, un hélicoptère survole frénétiquement les environs. MacConnachie (Robert Shaw) et Ansell (Malcolm McDowell) sont deux évadés qui, pour tenter d'échapper à leurs geôliers, doivent traverser des paysages sauvages et inhospitaliers…    
  

Tourné durant l'été 1969 en Espagne, au cœur des paysages de la Sierra Nevada, Figures in a Landscape fait encore office d'énigme près de cinq décennies après sa sortie. D'une intrigue survivaliste originelle située en Asie, évoquant d'un peu trop près le conflit Vietnamien, Joseph Losey amène en premier lieu son long métrage vers la dystopie et des rives bien plus abstraites. Traversant un grand nombre de paysages montagneux, sans savoir véritablement où ils vont, ces deux hommes perdus errent comme dans un cauchemar. D'âge et de condition sociale différente, le rustre MacConnachie n'arrête pas de provoquer son compagnon d'infortune, le jeune Ansell, un antagonisme confortant un peu plus cette sensation surréelle qui se dégage de cette fuite vers nulle part. Instinct de survie mis à rude épreuve, les deux hommes sont poursuivis par un "squelette noir" des propres mots de MacConnachie. De cet hélicoptère, dont on ne verra jamais le visage du pilote et dont les motivations restent également obscures (ils ne cherchent pas à les capturer), Deux hommes en fuite évoque irrémédiablement la série culte Le Prisonnier et le sinistre Rôdeur qui traquait le Numéro 6. Devenus ainsi de véritables bêtes à mesure que l'appareil volant joue avec leurs nerfs, des deux fugitifs épuisés, MacConnachie sera le premier à basculer vers la folie, décidé à en finir quoi qu'il lui en coûte avec cette "magnifique chauve-souris noire".


"Film subjectif sur la condition humaine dans notre monde d'aujourd'hui où la liberté n'est souvent qu'illusion" selon son réalisateur, Deux hommes en fuite, par-delà ses aspects Kafkaïens, n'en demeure pas moins un long métrage aux grandes qualités esthétiques. Photographié par trois chefs opérateurs différents, Henri Alekan (La Belle et la Bête de Jean Cocteau), Peter Suschitzky (futur collaborateur de David Cronenberg de Faux-semblants à Maps to the Stars), et Guy Tabary pour les spectaculaires séquences aériennes, le film s'appuie également sur la musique angoissante signée Richard Rodney Bennett, déjà responsable de celle du précédent Losey, Cérémonie secrète.


Cauchemar éveillé, Deux hommes en fuite, en dépit des qualités susmentionnées, pourra en décontenancer (voire frustrer) plus d'un. Du choix strict de Joseph Losey de ne créer aucune empathie pour ses deux personnages principaux, afin de "supprimer toute sentimentalité" [2], le scénario de Robert Shaw adopte un traitement tout aussi radical. Des deux fugitifs, on ne connaîtra rien d'eux, à part leur nom, leur nationalité et quelques confidences lâchées au gré de leur évasion. Perdus dans une région hostile, MacConnachie et Ansell sont finalement les seuls véritables êtres humains du film, le reste des protagonistes apparaissant soit déshumanisés (du pilote de l'hélicoptère aux soldats), soit extérieurs à l'action (à l'exception de la femme veillant sur son mari défunt qui poussera un cri après que MacConnachie ait volé du pain).

Déstabilisant. Étrange. 
 





Crédit Photos : © 1970 CINEMA CENTER FILMS AND CINECREST FILMS INC. Tous droits réservés.

Figures in a Landscape (Deux Hommes en fuite) | 1970 | 110 min | 2.35:1
Réalisation : Joseph Losey
Scénario : Robert Shaw d'après le roman éponyme de Barry England
Avec : Robert Shaw, Malcolm McDowell, Henry Woolf, Christopher Malcom, Andy Bradford, Pamela Brown
Musique : Richard Rodney Bennett "La magnifique chauve-souris noire."
Directeur de la photographie : Henri Alekan, Peter Suschitzky, Guy Tabary
Montage : Reginald Beck
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[1] Après La Chatte sur un toit brûlant et Soudain l'été dernier, Liz Taylor joue de nouveau dans un long métrage adapté d'une pièce de Tennessee Williams, avec cette fois-ci Richard Burton, pour un résultat qui se solda par un échec critique et public. 

[2] "Je ne pense pas que vous ayez à aimer ces personnages [...]. Je pense que c'est une erreur de croire qu'il faut absolument s'identifier à ces personnages". Extrait du Journal du cinéma du 22 novembre 1970.

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