Sesso nero - Joe D'Amato (1980)

Re : L'histoire est connue des initié.e.s. Après avoir donné ses lettres de noblesse déviante à la série Black Emmanuelle avec la belle métisse Laura Gemser entre 1976 et 1978, le réalisateur bis Joe D'Amato quittait les rives de la soft sexploitation, non sans en avoir redéfini les limites à grand renforts de provocation ultime, pour franchir de nouveaux seuils de tolérance au grand dam des censeurs du monde entier. Passé quelques Mondos bricolés à la va-vite (enfin plus qu'à l'accoutumée), Joe D'Amato faisait encore parler de lui dans les milieux concernés avec son premier long métrage 100 % gore, Blue Holocaust (1979), ou la romance nécrophile d'un jeune taxidermiste dans l'Italie du Nord. Mieux, le Romain avec l'aide de son comparse Luigi Montefiori, alias George Eastman, embarquait pour Saint-Domingue en République Dominicaine, où furent mis en scène plusieurs longs métrages qui marquèrent durablement le cinéma d'exploitation et la pornographie européenne : Hard Sensation, Exotic Love, Porno Holocaust, Orgasmo nero, La nuit fantastique des morts-vivants et enfin, celui qui nous intéresse Sesso nero [1]. Un étalon (moustachu), de jolies filles, une destination paradisiaque, tous les éléments étaient réunis pour faire de ce Sexe noir un modèle du genre. Et bien plus encore, car c'était sans compter la capacité de Joe D'Amato à sortir, faut-il encore le rappeler, des sentiers battus. Mais n'allons pas trop vite.

Atteint d'une hypertrophie de la prostate, Mark Lester (Mark Shannon), homme marié et coureur de jupons cynique, doit se résigner à une ablation qui le rendra impuissant. En accord avec son chirurgien, il décide de déplacer de quinze jours la date de l'opération afin de se réfugier à Saint-Domingue, là où il était tombé follement amoureux de la jeune Marja (Annj Goren). A son arrivée, Mark est persuadé de la voir à chaque coin de rue, tandis que Jacques (George Du Brien) lui annonce que Marja s'est suicidée après leur rupture. Entre ses crises de douleur et ses hallucinations, Mark commence à perdre la raison...
 
 

Filmé en novembre 1979, d'après un scénario de George Eastman [2], qui interprète le temps d'une scène l'une des amis de Mark, et propriétaire d'un club, Sesso nero s'inscrit idéalement dans la série des longs métrages précités et tournés à Saint-Domingue. Mieux, Sesso nero constitue, une fois encore, la preuve du caractère misandre des longs métrages réalisés par cet artisan de la sexploitation depuis Emmanuelle et Françoise (1975). Premier film hardcore italien distribué dans les salles, Sesso nero est ainsi, aussi et surtout, l'alpha et l'oméga du film pornographique mortifère, sur les traces d'un Black Emanuelle autour du monde dont la version uncut, trois ans plus tôt, se démarquait déjà par son atmosphère malaisante inédite, loin, très loin de la complaisance supposée des films de ce genre. 

 
Du canevas classique du film Mondo, soit un savant mélange d'exotisme, d'érotisme, le tout saupoudré cette fois-ci, pour faire couleur locale, de clichés vaudou, le scénario emprunte, sans surprise, dans la lignée des films appartenant au cycle caribéen de Joe d'Amato, autant au fantastique, par les apparitions de la défunte Marya, qu'au gore, par sa conclusion tranchante. Aspiré par une spirale guidée par Éros et Thanatos, Mark est décrit comme un personnage cynique et détestable. Marié par intérêt à Liza (Lola Burdan), ce dernier débarque sur l'île sans l'en informer, parti en vain à la recherche de son seul et unique amour qu'il avait abandonné une dizaine d'années auparavant. Sans changer une once de son comportement misogyne, Mark profite de ses derniers instants de virilité pour faire chanter et abuser sexuellement Lucia (Lucía Ramírez), ex-prostituée et petite-amie de Jacques, ou violer sa propre femme. Pire, dans ce contexte délétère, l'égocentrisme des autres personnages du film, Jacques et Liza, conforte la morale pessimiste et le désespoir trouble qui règne au sein de Sesso nero

Victime de ses propres démons, hanté par des visions obscènes, Mark est témoin des ébats sexuels de Marya. Plongeant à mesure, irrémédiablement, dans la folie, l'issue fatale apparait des plus inévitables. Variation bis du Vertigo d'Alfred Hitchcock, Sesso nero, n'est pas, on l'aura compris, le film pornographique auquel le public non D'Amatophile pouvait s'attendre. Tant mieux. Quant aux scènes présumées émoustillantes, comme le laisse présager l'ambiance morbide du long métrage, celles-ci conduisent aussi, de par leur décalage, à accroitre le malaise. 


Marqué par la présence des égéries de Joe D'Amato, l'italienne Annj Goren et la dominicaine Lucia Ramirez, la distribution compte également dans les rangs Mark Shannon (alias Manlio Cercosimo), un des premiers hardeurs italiens, connu principalement pour ses films avec Joe D'Amato. Mis en musique par le fidèle Nico Fidenco, et en dépit de conditions de production brutes, Sesso nero n'a rien perdu, près de quatre décennies après sa sortie, de son charme vénéneux. Le film fut édité en zone 2 par Bach Films en 2016 avec Orgasmo Nero (Les plaisirs d'Hélène).

Culte.

 
  
Sesso nero | 1980 | 79 min | 1.66 : 1 | Couleurs
Réalisation : Joe D'Amato
Scénario : George Eastman
Avec : Mark Shannon, Annj Goren, Lola Burdan, Lucia Ramirez, George Du Brien, George Eastman
Musique : Nico Fidenco
Directeur de la photographie : Enrico Biribicchi
Montage : Ornella Micheli
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[1] Ajoutons à cette liste Paradiso Blu, signé sous le pseudonyme Anna Bergman, fille d'Ingmar, qui joue les premiers rôles dans cette relecture du Lagon bleu, et le dytique pornographique Blue Erotic Climax / Super Climax signé cette fois-ci du pseudo Alexandre Borsky, le dénommé Claudio Bernabei (scénariste de La mort a souri à l'assassin ou, pour rappel, le premier long métrage officiel de D'Amato signé de son vrai nom Aristide Massaccesi) ayant également coréalisé ces deux longs métrages.

[2] La légende veut que le géant Génois ait proposé à D'Amato, après avoir perdu tout son argent au jeu, d'écrire un scénario en une journée pour un million de lires.

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