Une femme dans la tourmente (Midareru) - Mikio Naruse (1964)

Inédit en salles en France jusqu'à sa récente exploitation en décembre dernier, quelques mois après la rétrospective consacrée à son réalisateur, Mikio Naruse, à la Maison de la culture du Japon à Paris en avril 2015 [1], Une femme dans la tourmente sort pour la première fois en DVD dans le cadre du coffret L'âge d'or du cinéma japonais (1935-1975) édité par Carlotta qui sort ce 14 octobre.

Plus discret et secret que ses pairs Akira Kurosawa ou Kenji Mizoguchi, Mikio Naruse (1905-1969) est devenu à l'instar de Yasujiro Ozu l'un des témoins privilégiés des bouleversements de la société nippone d'après-guerre. Réalisateur de 89 films entre le début des années 30 et la fin des années 60, Mikio Naruse a pratiqué plusieurs genres différents, avec toujours la même constante au niveau du récit qui se résume toujours par « une quête de bonheur matériel ou sentimental dans laquelle les personnages se lancent au mépris des convenances morales, quête toujours entamée mais jamais aboutie », comme le souligne Eléonore Mahmoudian dans le Dictionnaire en 101 cinéastes japonais inclus dans ledit coffret. Et Une femme dans la tourmente ne déroge pas à ce constat. Au contraire, ce mélodrame, récompensé en 1964 au festival de Locarno par le prix d'interprétation féminine pour Hideko Takamine, actrice préférée de Naruse, narre l'amour impossible et la passion refoulée de deux êtres stoppée par les conventions sociales de l'époque. Mais n'allons pas trop vite.

Au Japon, la récente ouverture d'un supermarché met à mal la santé financière des petits commerçants d'un quartier d'une petite ville de province. Veuve de guerre, Reiko (Hideko Takamine) s'occupe seule depuis dix-huit ans de l'épicerie appartenant à sa belle-famille, quand son beau-frère, d'une dizaine d'années son cadet, Koji (Yûzô Kayama), revient dans le giron familial après avoir quitté son emploi à Tokyo. Alors que sa famille attend de lui la reprise du magasin, celui-ci mène au contraire une vie oisive et dissolue, entre jeux d'argent, alcool et filles [2]. Or la belle-famille de Reiko qui a d'autres projets pour l'épicerie...
 
 

Écrit par Zenzô Matsuyama, mari de l'actrice Hideko Takamine, Une femme dans la tourmente s'inscrit parfaitement dans les thématiques chères au réalisateur (le scénario est tiré d'une histoire écrite par Naruse). Mélodrame minimaliste teinté de critique sociale, ce long métrage suit de nouveau les destinées tragiques des gens de conditions sociales modestes, et en particulier le poids des conventions sociales qui pèsent sur les femmes. Sans emphase et avec réalisme, le style du cinéaste se caractérise par son absence de sensiblerie et son refus de créer artificiellement de l'empathie pour ses personnages. Nuancé, son propos n'en demeure pas moins féroce et pessimiste vis à vis des conséquences néfastes pour les plus précaires qu'engendrent la mutation de la société traditionnelle japonaise. 


Tour à tour portrait socio-économique d'une petite ville de province, représentation d'une famille japonaise puis photographie d'un couple, Une femme dans la tourmente permet à Naruse dans chacun de ces chapitres de mettre en lumière les maux qui secouent le Japon d'hier et d'aujourd'hui. De la découverte brutale de la société de consommation dont l'arrivée du supermarché en est le symptôme, le film décrit ainsi avec précision les moyens mise en œuvre (le métrage s'ouvre sur une camionnette sillonnant les rues faisant la réclame des dernières promotions), le cynisme des patrons (la séquence du concours de gavage d'œufs) et la mort programmée, au sens propre, comme au sens figuré, des petits commerces. La peinture austère de la cellule familiale n'échappe pas non plus à cette vision sans concession. Invitée à aller voir ailleurs après avoir fait prospérer le magasin familial, Reiko reçoit de sa belle-famille un « bon de sortie », sa présence contrariant les projets de transformation du magasin en supermarché. Reiko se voit ainsi tiraillée entre cette modernité forcée, trouver un nouvel époux, vivre une nouvelle vie, et le poids des traditions, rester fidèle à la mémoire de son défunt mari. Mais Reiko n'est en rien préparée à la déclaration d'amour que va lui avouer frontalement un soir Koji. De la remise en cause de son passé récent, au réveil de ses aspirations amoureuses pour un homme qu'elle ne peut se résoudre à aimer, le destin de Reiko se drape inexorablement d'un voile tragique.


Comme présenté en introduction, Une femme dans la tourmente est inclus parmi cinq autres classiques de l'âge d'or du cinéma japonais (Voyage à Tokyo de Yasujiro Ozu, Contes des chrysanthèmes tardifs de Kenji Mizoguchi, Harakiri de Masaki Kobayashi, Contes cruels de la jeunesse de Nagisa Oshima et Je ne regrette rien de ma jeunesse d'Akira Kurosawa) et un dictionnaire des 101 cinéastes de cette période sous la direction de Pascal-Alex Vincent, enrichi d'un cahier d'illustrations.


Un mélodrame méconnu à (re)découvrir pour la subtilité des interprètes principaux et l'épure de sa réalisation.



Midareru (Une femme dans la tourmente) | 1964 | 98 min
Réalisation : Mikio Naruse
Production : Sanezumi Fujimoto, Mikio Naruse
Scénario : Zenzô Matsuyama d'après une histoire de Mikio Naruse
Avec : Hideko Takamine, Yûzô Kayama, Mitsuko Kusabue, Yumi Shirakawa
Musique : Ichirô Saitô
Directeur de la photographie : Jun Yasumoto
Montage : Eiji Ooi
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[1] La précédente rétrospective date de 2001 à la Cinémathèque française.

[2] A noter qu'une des petites amies est jouée par Mie Hama, connue pour avoir incarné trois ans plus tard l'espionne japonaise qui se marie avec James Bond dans On ne vit que deux fois.
  

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