Panique à Needle Park - Jerry Schatzberg (1971)

Après un premier coffret consacré au Body Double de Brian De Palma, puis un deuxième dédié à L'Année du dragon de Michael Cimino en mars dernier, Carlotta poursuit sa remarquable collection ultra Collector avec, cette fois-ci, le deuxième film de Jerry Schatzberg, Panique à Needle Park, film qui propulsa la carrière de son jeune acteur principal, Al Pacino (1), et offrit à sa partenaire, Kitty Winn, le prix d'interprétation féminine au Festival de Cannes en 1971. Un classique disponible le 22 juin prochain en version restaurée, supervisée et approuvée par le metteur en scène.

New-York, Helen (Kitty Winn) vient de subir un avortement clandestin. Dans l'appartement de son petit ami Marco (Raul Julia), elle fait la rencontre de Bobby (Al Pacino). Victime d'hémorragies, Helen est hospitalisée, où elle reçoit la visite surprise de Bobby, qui l'attendra peu après à sa sortie. Ils passent un après-midi ensemble dans les rues de New-York, c'est le coup de foudre. Bobby lui propose de s'installer avec lui non loin de la 72ème rue et de Broadway, près de Sherman Square, lieu de rencontre interlope des toxicomanes et dealers new-yorkais baptisé Needle Park. Helen y découvre la vie de son compagnon, accro à l'héroïne depuis de longues années, un quotidien fait de rapines, d'addictions, et de panique, quand l'héroïne vient à manquer.
   
  
Basé sur le livre écrit par James Mills, inspiré par les articles qu'il publia pour le magazine Life au mitan des années 60, Panique à Needle Park fut proposé par le producteur Dominick Dunne, qui en avait acheté les droits, à Jerry Schatzberg peu de temps après le montage de son premier long métrage, Portrait d'une enfant déchue. Scénarisé par le frère du producteur, l'écrivain John Gregory Dunne, et par sa belle-sœur la romancière Joan Didion, le film se voulait dès son origine autant le récit d'une histoire d'amour dramatique, qu'un témoignage sans complaisance ou moralisation des affres de la drogue chez les classes les plus défavorisées.

Crue, sans artifice, la forme quasi documentaire du long métrage, proche d'une démarche à la Cassavetes, s'éloigne par contraste de la précédente vie professionnelle de son réalisateur, quand ce dernier était photographe de mode. En immersion avec ses deux acteurs principaux en plein cœur de Needle Park durant un mois et demi, Schatzberg s'est nourri de cette expérience pour retranscrire au mieux l'existence de ces marginaux. Tourné en quarante-trois jours, cette tragédie humaine ne cache rien des difficiles conditions de vie des personnages, rythmée à la fois par le harcèlement de la police et par leur dépendance à la drogue qui les aspirent irrémédiablement vers une spirale sans issue. Dur, éprouvant, le film évite toutefois l'écueil du misérabilisme ; le point de vue neutre sur les personnages et l'absence de toute musique, les sons et bruits new-yorkais faisant office de bande originale (2), confortant le réalisme souhaité par les auteurs.


Découvert par Jerry Schatzberg dans la pièce d'Israël Horovitz, L'indien cherche le Bronx, dont la seule expérience cinématographique était un petit rôle dans Me, Nathalie (1969) de Fred Coe, Al Pacino frappe déjà les esprits par sa prestation saisissante de naturel, à l'instar de sa partenaire Kitty Winn (3), et des seconds rôles qui les entourent, Richard Bright (4) et Raul Julia en tête. Cette sobriété dans l'interprétation est également à mettre en parallèle avec les choix techniques du chef opérateur d'origine polonaise Adam Holender (5) : l'utilisation de longues focales, afin de capturer quasiment sur le vif, telle une caméra cachée, ces instantanées de vie à l'écran, et un cadre composé majoritairement de très gros plans, ayant pour conséquence de créer une photographie quasi-claustrophobe, puisant sa source dans l'emprisonnement de ces drogués.

Panique à Needle Park dans sa version Collector se voit enrichi, en sus de plusieurs suppléments vidéo (souvenirs de tournage du réalisateur, sa relation avec Al Pacino, plusieurs scènes commentées par lui-même, etc.), d'un livre, La vie sur grand écran, regroupant des entretiens avec Joan Didion, Pierre Rissient, Adam Holender et Jerry Schatzberg, ainsi que des extraits du scénario original annotés par le réalisateur, le tout agrémenté de 50 photos inédites et d'archives personnelles de Jerry Schatzberg.
    
Modèle pour nombre de longs métrages à venir, du Bad Lieutenant d'Abel Ferrara au récent Mad Love in New York des frères Josh et Benny Safdie, Panique à Needle Park est à (re)découvrir. Deux ans plus tard, le metteur en scène retrouvait Al Pacino dans L'épouvantail, récompensé par le Grand Prix au Festival de Cannes.
     
    

   
Crédits photo : © 2016 TWENTIETH CENTURY FOX HOME ENTERTAINMENT LLC. Tous droits réservés.
 
 
The Panic in Needle Park (Panique à Needle Park) | 1971 | 110 min
Réalisation : Jerry Schatzberg
Scénario : Joan Didion et John Gregory Dunne, d'après le livre de James Mills
Avec : Al Pacino, Kitty Winn, Alan Vint, Richard Bright, Kiel Martin, Michael McClanathan, Warren Finnerty, Raul Julia
Directeur de la photographie : Adam Holender
Montage : Evan A. Lottman
__________________________________________________________________________________________________ 

(1) Francis Ford Coppola choisit Al Pacino dans le rôle de Michael Corleone après l'avoir découvert dans ce film.
 
(2) Un compositeur fut engagé à l'origine, avant que l'idée soit abandonnée par le réalisateur.

(3) L'actrice fut repérée par le producteur Dominick Dunne à San Francisco.

(4) Futur partenaire d'Al Pacino dans la trilogie du Parrain dans le rôle d'Al Neri.

(5) Arrivé aux USA en 1966, son premier film sur le sol étasunien fut Macadam Cowboy (1969) de John Schlesinger.
  

2 commentaires:

  1. Quand je revois ces deux films, je ne peux m'empêcher d'y voir deux approches antagonistes des débuts de la drogue "grand public" : l'un (Midnight Cowboy) évoque le milieu petit bourgeois des années psychédéliques avec ses deux "héros" marginaux mais avides de réussites sociales et rêveurs malgré tout, tandis que l'autre (Panique à NP), montre sans fard ni aucune musique, sinon celui de la rue abrutissante et anonyme, les ravages de la drogue dans une jeunesse perdue car désormais sans but ni repère.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Parallèle pertinent qui donne envie de revoir le film de Schlesinger :-)

      Supprimer