The Devils - Ken Russell (1971)

The Devils, comme le rappelait l'affiche promotionnelle (et la bande-annonce) de l'époque, n'est pas un film pour tout le monde. Et si quarante ans après, la controverse et l’opprobre se sont taris, les qualités artistiques du long métrage étant considérablement reconsidérées, celui-ci garde néanmoins encore aujourd'hui un pouvoir de "nuisance" certain.

Au XVIIème siècle, sous le règne de Louis XIII, le cardinal Richelieu craignant une révolte des protestants depuis leurs fortifications demande à son roi la destruction des fortifications alloués aux huguenots, tel Loudun en Anjou. Cette ville fortifiée est depuis peu sous l'autorité du prêtre Urbain Grandier (Oliver Reed) depuis le décès du gouverneur Sainte-Marthe, mort de la peste comme bon nombre de loudunais. Un homme d'église aux moeurs assez particulières, ce dernier ayant une vision très personnelle du voeu de chasteté et de célibat (il se mariera en secret avec la dénommée Madeleine De Brou (Gemma Jones)). Et si sa foi et son attachement à Loudun lui vaut le respect de la population, les protestants et les catholiques vivant en harmonie, il en n'est tout autre des notables, le père Mignon ou le magistrat de la ville, le premier pour des raisons morales, quant au second, sa fille fut rejetée par Grandier en apprenant la grossesse de celle-ci.

Un ecclésiastique sexué qui ne laisse pas non plus indifférent la mère supérieure du couvent d’ursulines, soeur Jeanne des Anges (Vanessa Redgrave), atteinte d'hallucinations érotico-bibliques, au même titre que le reste de ses soeurs, toutes atteintes d'hystérie collective et profondément attirées par ce prêtre qu'elles n'ont pourtant jamais rencontré. Vexé du refus de Grandier de ne pas devenir leur nouveau confesseur, Jeanne l'accuse de l'avoir séduite et abusée par l'intermédiaire de quelques diableries. Une possession démoniaque, soit une occasion en or pour le baron de Laubardemont (Dudley Sutton), aux ordres de Richelieu, pour réduire à néant le bien trop gênant Grandier et les fortifications de Loudun si un procès en sorcellerie venait à être ordonné.


Adapté du livre Les Diables de Loudun, étude d'histoire et de psychologie de l'écrivain britannique Aldous Huxley et de la pièce The Devils de John Whiting elle-même inspirée par le précédent ouvrage, le film contrairement à la légende de l'affiche précitée prend quelques libertés historiques, certaines par soucis de simplification et de dramaturgie (1), d'autres plus polémiques...

Si les raisons évoquées dans The Devils sont proches de la réalité, il faut noter toutefois que Richelieu est loin d'être le personnage fourbe, cynique et machiavélique qu'on lui prête souvent d'être. Louis XIII et son ministre, ces "tueurs" de protestants comme le dépeint le long-métrage, n'ont nullement remis en cause l'Edit de Nantes, et ont avant tout cherché à consolider et à unifier un royaume. Richelieu ordonna la destruction des fortifications qu’Henri IV, père de Louis, avait accordé aux protestants car il reprochait davantage à ces villes d'être un Etat dans l’Etat qu'un bastion d'huguenots revanchards. Et si le portrait que fait Russell de Richelieu n'est guère flatteur, celui-ci passant qui plus est pour un infirme, Louis XIII, en plus de sa réputation de souverain falot, devient sous la caméra du cinéaste une folle cruelle, sanguinaire (2) et débauchée, ou le portrait au vitriol et en marge d'un homme décrit par les historiens comme pieux, sachant dissocier la politique de la religion (3), n'aimant pas le paraître et encore moins la vie de cours... maudit anglais. Néanmoins un film étant par définition une création artistique, et de ce fait un espace libre pour son auteur, de la part de Ken Russell, il fallait sans aucun doute s'attendre à une vision violente, extrême, provocatrice et sexuée de cette page de l'Histoire de France, toile de fond et prétexte aux thèmes du réalisateur comme la critique du fanatisme religieux.


Comme annoncé en préambule, Les Diables de Ken Russell, près de quatre décennies après sa sortie tumultueuse, reste un film aux qualités artistiques rares, mené par deux interprètes principaux habités par leur rôle, Oliver Reed en ecclésiastique profondément humain, un homme d'église avant tout homme, avec ses défauts et ses qualités, et une Vanessa Redgrave déchaînée en nonne hystérique. Tourné dans les studios Pinewood près de Londres et à Bamburgh (dans le nord de l'Angleterre), la reconstitution de Loudun au même titre que l'ambiance du film et les scènes hallucinatoires de Jeanne des Anges apparaissent comme un élément charnière du style souhaité par le cinéaste (4), à la fois frénétique, grotesque, perturbant, cauchemardesque, à l'image du père Barre, prêtre inquisiteur symbole d'un psychédélisme noir plus proche d'un Charles Manson que d'un Bernardo Gui.


Mise à l'index par la censure, les scènes les plus explicites ayant droit à des coupes drastiques à l'époque de son exploitation (la masturbation de Jeanne avec le reste de tibia calciné du père Grandier ou les gros plans du supplice de ce dernier par le prêtre Barre lui brisant les jambes à multiple reprises), quelques scènes furent néanmoins retrouvées dans les années 2000, tel le viol du christ sur sa croix par les sœurs par exemple dans l'église, scène excessive retranscrivant parfaitement la folie des Diables.

The Devils ne laisse toujours pas indifférent par sa virulence et son néo-surréalisme, et ceci depuis quatre décennies (5).



The Devils (Les diables) | 1971 | 111 min
Réalisation : Ken Russell
Scénario : Ken Russell
Avec : Vanessa Redgrave, Oliver Reed, Dudley Sutton, Max Adrian, Gemma Jones, Murray Melvin, Michael Gothard
Musique : Peter Maxwell Davies
Directeur de la photographie : David Watkin
Montage : Michael Bradsell
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(1) Grandier fut acquitté un premier temps des accusations de sorcellerie proférées par les hystériques ursulines, mais ce dernier continuant d'accuser Richelieu et sa politique, le cardinal réussit à rouvrir le procès et obtint finalement l'exécution du prêtre.

(2) Lors de la scène où Richelieu explique à son roi ses raisons, Louis XIII s'amuse à tuer au pistolet des protestants déguisés en merle.

(3) Louis XIII mena ce qu'on nommera plus tard la Guerre de Trente ans, en s'alliant avec les Princes allemands protestants contre l'Autriche et l'Espagne catholiques.

(4) Quoique grief habituel chez Russell (et encore plus pour ses oeuvres 80's), le style plastique est daté.

(5) On appréciera (ou pas) au passage les divers dialogues samplés issus du film ("You have been found guilty of commerce with the devil" par exemple) sur le brillant Golden Dawn appartenant au non moins brillant album fondateur The Land of Rape and Honey (1988) de la paire Jourgensen/Barker (alias Ministry).

13 commentaires:

  1. ah oui vraiment puissant ce film, et puis les anglais ont un don inégalé pour faire des films malsains, inquiétants, un film à voir :-)

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  2. @ Arbobo: N'est-ce pas! Maudits anglais! :-D

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  3. Un film qui reste longtemps dans la tête. Un film inclassable, violent et sulfureux même encore de nos jours. Un film à placer bien en evidence dans sa DVDthèque c'est certain.

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  4. @ la dame: oui je vais voir si je peux pas trouver l'affiche, à mettre dans un salon, ça va être sympa :-D

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  5. Putain, c'est de plus en plus spécifique ici, entre le jazz secoué du bocal et ce genre de films, faut s'accrocher, putain. Pas étonnant que tu boudes le CDB ;-)

    Bon, alors je vais essayer de voir ces diablotins sans me faire descendre par la censure helvétique!

    SysT

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  6. @ Syst: tu crois pas si bien dire, il y a bien trop longtemps que je n'ai pas écrit qqch sur du jazz secoué du bocal... encore que le prochain billet jazz est plus contemplatif qu'énervé, mais c'est une piste à suivre :-D
    Sinon, oui, c'est un film à voir et je me demande bien ce qu'a pu penser la censure helvétique en 71 :-D

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  7. Le droit de vote pour les femmes a été instauré en 1971. Ou les joies de la démocratie directe...

    Enfin, je ne dis pas que le droit de vote des femmes est corrélé à cet article, c'est juste pour te montrer l'arriération mentale de ce pays à l'époque...

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  8. @ Systool: Ah oui, 1971 c'est tard... déjà que les franchouillards il a fallu attendre la libération... Diantre!

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  9. svp ou trouver le DVD LES DIABLES

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  10. Cher(e) Anonyme,
    malheureusement il semblerait que le DVD ne soit plus disponible qu'en zone 1 à l'heure actuelle... reste les autres voix, télévisuelle (pas gagné même en misant sur le cable et satellite) ou sur le net (paradoxalement c'est ici où vous aurez plus de chance de le trouver...)

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  11. Sainte caverne :)
    Bel article qui renforce mon envie de découvrir (enfin) ce film. J'en connaissais des images assez hallucinantes mais le film était et reste difficile à voir. Je vais donc m'y mettre, c'est la plus belle façon de rendre hommage à son créateur.
    Vous parlez de "style daté", mais je crois, je vérifierais, que comme pour pas mal d'autres œuvres de ces belles années 70, c'est ce qui les a mis de côté u temps et les rend plus excitantes aujourd'hui.

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  12. @ Vincent: Faut plus prendre "daté" dans le sens vintage que vieillot ou démodé ;-)
    Après, la patine du temps oeuvre de manière différente comme vous le savez, tous les films dit datés subissent différemment l'ouvrage du temps. Mais oui, ces belles années 70 :-)

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